France - La situation politique et sociale

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Novembre 1999

La rentrée politique semblait s'annoncer sans problèmes majeurs pour la majorité. La gauche plurielle cohabitait sans trop de heurts au sein du gouvernement, sous l'arbitrage du PS et de Lionel Jospin. Même le mouvement d'humeur mis en scène par les Verts, dopés par leur succès relatif à l'élection européenne, avait fait long feu. Il avait suffi que le Premier ministre hausse le ton et précise qu'il n'était pas question de remettre en cause l'équilibre de la majorité au profit des Verts et au détriment du PCF, pour mettre fin à la mini-fronde écologiste, et la reporter aux marchandages à venir pour les élections municipales de 2001. Jospin sait bien que le PCF dispose d'un enracinement social autrement plus déterminant pour lui que les Verts. A cela il faut ajouter, même si c'est annexe, le fait que le poids électoral du PCF s'il s'est affaibli au plan national, n'est pas le même au plan local, où il dispose encore d'assises solides dans nombre de municipalités.

Tout semblait donc aller pour le mieux dans la meilleure des majorités possibles. Les sondages culminaient à des niveaux confortables pour Jospin ceux de Chirac aussi d'ailleurs lorsque s'est produit ce que l'on a appelé "l'affaire Michelin". Les dirigeants de cette firme ont annoncé qu'ils allaient supprimer 7 500 emplois dans les trois ans à venir, en même temps qu'ils se vantaient quasiment le même jour de copieux profits. Une telle attitude n'est pas originale. Les grandes sociétés capitalistes procèdent toutes de la sorte. C'est même un calcul visant à faire grimper leurs actions en Bourse. On pourrait multiplier les exemples, qui ont précédé ou suivi l'affaire Michelin mais, cette fois, les déclarations de Michelin ont provoqué plus d'émotion que d'ordinaire dans l'opinion.

Jospin, interrogé sur France 2 à cette occasion, expliqua que, s'il était choqué par la façon dont l'état-major de Michelin s'y était pris, ce n'était pas à l'Etat de régenter l'économie, que le gouvernement n'y pouvait rien et que c'était aux travailleurs d'intervenir, autrement dit de se débrouiller eux-mêmes. Déclaration qui ne contribua pas à faire retomber l'émotion.

Jospin, plus tard, tenta bien de corriger sa première déclaration en expliquant que le rôle de l'Etat était quand même de "réguler" l'économie, autrement dit d'agir, dans le meilleur des cas, à si longue échéance que cela ne change rien à la liberté des capitalistes de gérer l'économie de façon catastrophique.

Depuis, Jospin s'est bien gardé de revenir sur l'affaire Michelin, montrant que, pour le gouvernement, l'affaire était enterrée. Tout comme il est resté silencieux sur les conséquences de la fusion entre Rhône-Poulenc et Hoechst, qui risque de se traduire par la suppression de milliers d'emplois, en France et dans le monde. De même qu'il est resté silencieux sur Renault qui, quelques semaines à peine après avoir racheté le japonais Nissan, décida la suppression de 21 000 emplois, au Japon et en Europe. On a pu parler à ce propos d'un second Vilvorde, à grande échelle, que Jospin a laissé faire, tout comme il avait laissé faire le premier, en Belgique. Passivité d'autant plus significative que l'Etat, en l'occurrence le gouvernement, dispose de moyens d'intervenir directement, puisqu'il reste, et de loin, l'actionnaire principal de Renault.

Le gouvernement apparaît, au fil des mois, de plus en plus ouvertement pour ce qu'il est : un gouvernement dans la lignée de ses prédécesseurs de droite. C'est devenu une évidence et un sujet de plaisanteries, pas seulement aux "Guignols de l'information" qui caricature à la télévision l'actualité politique.

Les privatisations sont déjà plus nombreuses sous Jospin qu'elles ne l'ont été au total sous les gouvernements de Balladur et Juppé, au mépris des promesses préélectorales.

Quant aux lois Aubry sur les 35 heures, présentées comme la réforme majeure du gouvernement Jospin, comme le summum de son oeuvre sociale, elles apparaissent aujourd'hui pour ce qu'elles sont : une construction qui ne favorise finalement que le patronat.

C'est dans un tel contexte que Robert Hue a lancé, dans le discours qu'il a tenu à la fête de l'Humanité, l'appel à une manifestation contre le chômage et les licenciements. Lutte ouvrière et la LCR ont été invitées à s'y associer il est vrai avec aussi les organisations se situant dans la "gauche plurielle", le MDC, les Verts, et même le PS , chacune des organisations pouvant y "prendre part... avec ses mots d'ordre, ses propositions".

Du côté des organisations gouvernementales, le MDC accepta d'apporter sa signature à l'appel à cette manifestation, les Verts se décidèrent, après maintes contorsions, à le faire aussi, mais du bout des lèvres, en s'empressant de se retirer à peine les banderoles roulées, afin que tout le monde comprenne bien qu'ils considéraient leur participation, fort réduite d'ailleurs, comme une incartade qui serait sans lendemain. Lutte Ouvrière et la LCR ont décidé de répondre favorablement à cette proposition. Pour ce qui nous concerne, notre camarade Arlette Laguiller a donné dans une première lettre en réponse à la proposition de Robert Hue, les raisons pour lesquelles nous nous associons à l'initiative du PCF. "Pour notre part", précisait-elle, "nous comptons avancer dans cette manifestation les objectifs que je défends depuis plusieurs années (...) notamment l'interdiction des suppressions d'emplois sous peine d'expropriation dans toutes les entreprises qui font du profit, et la reconnaissance du droit de contrôle des travailleurs et de la population sur les comptes et la gestion des grandes entreprises", ajoutant "nous participerons à cette manifestation, telle que vous l'envisagez, pour en faire à la fois l'affirmation de nos buts communs et l'expression de nos propres propositions." Le cadre de notre participation étaient clairement fixé.

Avec cette manifestation, au-delà de ses objectifs affirmés, Robert Hue a évidemment atteint ses objectifs organisationnels. Les militants du PCF, démoralisés par la passivité de leur parti face à la situation sociale en dégradation accélérée et démoralisés aussi par l'échec électoral du PCF aux élections européennes, ont été en grande partie libérés par cet appel à manifester. Pour eux, leur parti reprenait l'offensive sociale, et ils pouvaient apparaître vis-à-vis de la population de leur quartier et des travailleurs de leur entreprise comme n'étant pas passifs face aux licenciements, au chômage, à la dégradation du niveau de vie et, surtout, comme n'hésitant pas à agir indépendamment du gouvernement Jospin.

Bien sûr, c'était plus superficiel que profond, mais la direction du PCF faisait quand même un pas à gauche. D'ailleurs, c'est là une des raisons qui nous ont fait soutenir ce geste.

Et on peut dire que, indépendamment du succès pour la direction du PCF seul aspect sur lequel la presse a mis l'accent, tout en s'appesantissant complaisamment sur le fait que le PCF n'avait pas été débordé sur sa gauche la manifestation a été incontestablement un succès pour la fraction des classes populaires et de la classe ouvrière qui entoure les militants du PCF.

Objectivement, cette manifestation a été une réaction de la gauche, et une manifestation populaire et ouvrière contre la situation sociale et la politique, ou plutôt l'absence de politique, du gouvernement Jospin vis-à-vis de cette situation.

Cependant, comme Arlette Laguiller l'écrivait à Robert Hue (cf. les lettres reproduites ci-après), cette manifestation n'aura de sens que si elle constitue la première étape d'un plan de mobilisation des travailleurs.

Bien entendu, il ne s'agit pas seulement de manifester, il faut encore préparer des luttes, des journées d'action, des grèves interprofessionnelles, afin de redonner confiance aux travailleurs, de leur permettre de compter leurs forces et de préparer une contre offensive contre le patronat.

Mais il ne faut pas se tromper d'objectif. Seule une lutte très importante permettra de renverser le rapport de forces entre le patronat et les travailleurs dans le contexte du chômage. Mais si les travailleurs engagent une lutte importante, il faut que ce soit pour des objectifs qui changent les choses.

C'est pourquoi nous disons qu'il faudra interdire les licenciements dans les entreprises qui font des profits ; qu'il ne faudra pas se contenter des déclarations des dirigeants patronaux sur la situation économique de leur entreprise ; qu'il faudra imposer le contrôle populaire des comptabilités de toutes les grandes entreprises, en supprimant le secret commercial et le secret bancaire, qui ne sont des secrets que pour la population.

Tous les scandales l'ont montré, il faudra aussi un contrôle sur les comptes en banque des principaux actionnaires et leurs comptes personnels pour connaître tous les circuits secrets de l'argent, d'où il vient, à quoi il sert, où il va.

C'est cela qui permettra de résoudre le chômage en ne laissant pas les mains libres à ces trusts et ces monopoles qui régentent toute l'économie du pays et peuvent réduire à la misère des milliers de familles, ruiner des villes entières et désertifier une région.

Il ne faut pas nous laisser prendre au piège de revendications qui sont des voies de garage, comme les trente-cinq heures ou la recherche d'améliorations de la loi Aubry.

Dans les mobilisations partielles et locales du monde du travail, il faudra lutter en commun contre le pire aspect de cette loi, c'est-à-dire la liberté donnée aux patrons d'imposer des horaires variables, sur la journée, la semaine, le mois ou même l'année ce qu'ils appellent cyniquement la flexibilité.

Ce qu'ils veulent flexibles, c'est l'échine et l'esprit des travailleurs.

Bien sûr, bien d'autres revendications sont nécessaires et la liste en serait longue. Certaines sont indispensables à certains travailleurs mais pas à d'autres, et c'est pourquoi il faut savoir distinguer entre les revendications qui sont essentielles pour le monde du travail et celles qui ne sont que partielles, et dont le patronat peut faire l'aumône pour arrêter une lutte.

C'est dans cet esprit que nous sommes satisfaits que le PC propose une journée nouvelle d'action en décembre à l'échelle du pays, avec des appels à manifester dans les principales villes du pays. Si cette démonstration réussit, il faudra la faire suivre d'autres journées d'action, de démonstrations, de manifestations, mais accompagnées cette fois d'appels à des grèves interprofessionnelles de 24 heures. Mais pour cela, il faut qu'au moins une grande centrale syndicale, c'est-à-dire la CGT, n'ait pas la même attitude que celle qu'elle a eue pour le 16 octobre.

Il faut donc que tous les militants et ceux de LO y participeront redoublent d'efforts pour convaincre les travailleurs et toute la population laborieuse, les militants syndicalistes, les militants du PC et ceux de la CGT,de la nécessité d'un tel programme de lutte et d'un tel programme revendicatif.