Au Maroc, début septembre 2025, la mort en une semaine de huit femmes ayant accouché par césarienne à l’hôpital d’Agadir a déclenché une révolte de la jeunesse, contre le délabrement du système de santé et d’éducation. Alors que le Premier ministre, Aziz Akhannouch, symbole de népotisme, était pris pour cible, le roi Mohammed VI était épargné. Au moment où le Maroc s’apprêtait à accueillir la Coupe d’Afrique des nations de football, l’appareil de répression a brutalement étouffé la contestation.
Si la monarchie semble être la garante d’une stabilité essentielle aux intérêts de la bourgeoisie marocaine et des grands groupes internationaux qui prospèrent au Maroc, cette révolte a un peu plus brisé l’image d’un royaume moderne et émergent que le régime s’évertue à bâtir, une propagande relayée en France par une clique de politiciens. De Mélenchon à Le Pen, en passant par LR et le parti socialiste, les « amis du Roi » se comptent en nombre. Ainsi, en 1991, à l’occasion du mariage de Jean-Marie Le Pen, le ministre de l’intérieur Driss Basri ne s’était pas contenté de le couvrir de cadeaux, il avait affrété spécialement pour lui un avion pour acheminer une délégation d’élus européens du Front national à Rabat, afin de fêter l’événement en présence des membres du Palais. Et on ne compte plus les politiciens français accueillis à titre privé dans les hôtels ou l’un des douze palais royaux et qui, en échange, chantent les louanges du régime.
« Nous voulons des hôpitaux, pas des stades ! »
Du 27 septembre au 10 octobre, ce slogan scandé chaque jour dans les rues des grandes villes du pays par une jeunesse lycéenne et étudiante est devenu le symbole des manifestations appelées par le mouvement Gen Z 212. Le Z est pour génération Z, celle née entre 1995 et 2010, et 212 fait référence à l’indicatif téléphonique du Maroc.
Des milliers de jeunes, qui se retrouvaient sur la plateforme de contact et de jeux vidéo Discord, indignés par le drame d’Agadir et inspirés par les mouvements de la jeunesse au Népal, à Madagascar ou au Pérou, ont appelé à manifester.
Cette génération, née sous le règne de Mohammed VI, n’a connu que crise, chômage et mauvaises conditions de vie. Déclarant n’appartenir à aucun parti politique ou syndicat, s’affirmant indépendants et pacifiques, au nom du mouvement, les administrateurs de la page Gen Z 212 sur la plateforme Discord ont dénoncé la corruption et les inégalités. Ils ont aussi exigé la démission du Premier ministre, Aziz Akhannouch, tout en interdisant tout slogan hostile à la monarchie. Le roi ayant lui-même déclaré, lors de la fête du Trône de fin juillet 2025, qu’il fallait veiller à ce que le développement économique ne débouche pas sur un Maroc à deux vitesses, les jeunes mobilisés lui ont écrit pour lui faire part de leurs doléances et en appeler à son arbitrage.
Ce respect contrastait avec la haine suscitée par le Premier ministre, dont les discours n’ont fait qu’attiser la colère. Ainsi, le 10 septembre, ce dernier s’est vanté de son bilan en matière de santé alors que l’hôpital public d’Agadir, la ville dont il est maire, n’a pas été rénové depuis 60 ans et manque de tout. Il est vrai, par contre, que le stade tout proche dispose d’une unité de soins performante pour soigner les blessures des footballeurs. Quant aux sinistrés du séisme de 2023 à Al Haouz, qui vivent toujours sous des tentes, ils ont dû apprécier qu’il se félicite de la gestion de la crise. Ses discours triomphalistes sur le Maroc moderne ont excédé les habitants d’Aït Bouguemez, qui en juillet 2025, lors d’une « marche de la dignité », avaient crié leur colère d’être privés de route, d’hôpital, d’école et de réseau téléphonique. Les 2,5 milliards engloutis pour rénover et construire dans un temps record des stades ultramodernes n’ont fait qu’accroître ce sentiment d’injustice.
Pour éviter que la révolte de la jeunesse n’agrège toutes les colères qui couvent, la police a immédiatement exercé sa répression, qui a fait trois morts, des milliers de manifestants arrêtés, des familles menacées, des condamnations à des peines allant de 5 mois à 15 ans de prison. Les manifestants, qui attendaient avec espoir une réponse du roi lors de son discours du 9 octobre, ont été déçus. Mohammed VI les a ignorés et s’est contenté de reprocher au gouvernement d’avoir mal appliqué les programmes sociaux. L’euphorie du début du mouvement a cédé la place à la peur et la désillusion. Aziz Akhannouch a tout au plus promis d’imposer un quota de femmes et de jeunes dans les instances dirigeantes des partis politiques, et de faire un effort de 13 milliards d’euros pour l’éducation et la santé, effort auquel personne ne croit.
Le Maroc est le pays le plus inégalitaire du Maghreb, plus inégalitaire que l’Algérie et la Tunisie. Le décrochage scolaire y est massif. Un tiers de la population est analphabète, et 1,5 million de jeunes sont sans emploi, sans formation, sans travail. Des familles aisées ont les moyens d’envoyer leurs enfants dans les établissements privés marocains et les « missions étrangères » de haut niveau, tandis que les écoles publiques accueillent des élèves issus des familles populaires dans des classes surchargées.
Un secteur de la santé sous la mainmise des financiers
En 2021, Akhnnouch promettait d’améliorer le secteur de la santé par la mise en place d’une couverture sanitaire universelle et par l’augmentation du budget des caisses de sécurité sociale. Cinq ans plus tard, 8,5 millions de Marocains n’ont aucune couverture et les fonds publics alloués à la couverture de santé universelle ont été littéralement vampirisés par les fonds d’investissement. 95 % des fonds des caisses de sécurité sociale finissent dans les caisses des cliniques privées. Désormais, les cliniques privées représentent le tiers des lits d’hospitalisation du pays, elles sont devenues plus performantes que les hôpitaux publics qui se paupérisent.
De nombreux Marocains préfèrent s’endetter, voire s’appauvrir, pour accéder au privé plutôt que de se faire soigner dans le public. Avec seulement 7 médecins, 8 infirmiers et sages-femmes pour 10 000 habitants, le royaume est sous-doté. Ceux qui travaillent dans le secteur public le font dans des conditions indignes.
Un médecin témoigne avec rage que nombre d’hôpitaux ne possèdent pas d’autoclave pour stériliser les instruments médicaux, et n’ont comme solution que de tremper leurs outils dans de l’alcool ou de la Bétadine. Les patients doivent acheter eux-mêmes les compresses, les fils de suture, le plâtre. Les gants à usage unique sont si rares qu’ils sont lavés et séchés pour être réutilisés. Des infirmiers exigent parfois de l’argent des patients pour les faire passer en priorité. Aux urgences et surtout la nuit, il n’est pas rare qu’il n’y ait aucun médecin. Les chirurgiens, payés par l’hôpital, sont souvent absents parce qu’ils préfèrent aller opérer dans des cliniques privées.
C’est parce que l’État marocain a livré le secteur de la santé à des groupes comme CIM Santé, STOA, filiale de la Caisse des dépôts et de l’Agence française de développement, ou Akdital, dont le cours de l’action s’est envolé, que des femmes sont mortes à l’hôpital d’Agadir.
Le régime marocain, qui peut être soulagé d’avoir réussi à étouffer le mouvement, sait très bien qu’il peut craindre sa résurgence, tant les écarts de richesses sont énormes. Le contraste est saisissant entre les conditions de vie des privilégiés et celles des classes populaires, entre le Maroc de la façade littorale, des plaines fertiles, et le Maroc des périphéries urbaines, des régions enclavées des montagnes du Rif et de l’Atlas.
Les grands projets ont fait du pays un immense chantier, mais les infrastructures, pôles hôteliers, aéroports, autoroutes, ports et zones industrielles, n’ont fait qu’accentuer les disparités territoriales. Le Maroc est ainsi le seul pays du continent à posséder une ligne TGV, mais cette ligne, qui relie Casablanca à Tanger, traverse des villages qui ne sont reliés à aucune route. L’État a financé ces infrastructures par une dette que seule la population paye. C’est d’autant plus inacceptable que dans bien des domaines, le royaume s’est hissé parmi les pays les plus performants du continent.
Le Port de Tanger Med, symbole de l’essor économique
Croissance économique à 4 %, première destination touristique d’Afrique, devant l’Égypte, avec 20 millions de visiteurs en 2025, premier producteur mondial de phosphates dont les cours se sont envolés, premier producteur de véhicules particuliers en Afrique et enfin première plateforme portuaire de Méditerranée et d’Afrique : derrière cet essor économique, il y a la voracité des multinationales pour qui le Maroc est un eldorado.
Au nord, à 14 kilomètres des côtes européennes, sur le détroit de Gibraltar, en participant à la construction du port de Tanger Med, Bouygues a empoché une part des 12 milliards d’euros investis par l’État. L’investissement est d’autant plus rentable que, depuis 2023, la guerre qui sévit en mer Rouge a fait que de nombreuses compagnies préfèrent contourner l’Afrique pour rejoindre la Méditerranée par le détroit de Gibraltar, plutôt que de passer par le canal de Suez. L’activité du port de Tanger Med a explosé au point qu’un deuxième port est en construction à Nador.
Dans la continuité de cette zone portuaire, une immense zone franche est sortie de terre. Attirés par les infrastructures modernes, des exonérations d’impôts, une main-d’œuvre qualifiée, une localisation exceptionnelle, des grands groupes industriels s’y sont implantés. Le groupe français Safran, présent depuis 20 ans au Maroc, est en train d’y installer un site qui assemblera les mêmes moteurs d’avion que dans la région parisienne et emploiera 300 personnes. Celles-ci rejoindront les 80 000 travailleurs employés dans les 1 400 entreprises internationales de la zone de Tanger. Stellantis et Renault y assemblent des véhicules automobiles, avec des pièces importées. À l’usine de Kénitra, Stellantis prévoit de doubler les capacités de production pour en faire la première dans le monde. Le secteur automobile et ses 230 sous-traitants emploient 220 000 travailleurs, ce qui en fait la première industrie exportatrice, devant celle des phosphates.
Sahara occidental : victoire diplomatique et business
Le 31 octobre dernier, le Maroc, qui ambitionne de devenir la locomotive de l’Afrique de l’ouest, a pu saluer le vote du Conseil de sécurité de l’ONU, qui entérinait, au mépris des droits du peuple sahraoui, l’annexion marocaine du Sahara occidental. Le Maroc était ainsi récompensé pour sa signature des accords d’Abraham parrainés par Trump, et qui, au nom de la paix, visent à normaliser les relations entre les États arabes et Israël. En échange, le président américain reconnaissait la souveraineté du Maroc sur le Sahara, entraînant dans son sillage la France et la Grande-Bretagne, et pesant de tout son poids sur ce vote.
Depuis 1975, le Sahara occidental est au cœur de la stratégie politique et économique de l’État marocain. Après une guerre de quinze ans, qui opposa son armée aux combattants du Front Polisario soutenus par l’Algérie, cette ex-colonie espagnole en passe d’être indépendante fut annexée et occupée militairement à 80 % par Hassan II après le cessez-le-feu de 1991. Considérée comme une cause sacrée, le Sahara avait permis à la monarchie de domestiquer tous les partis et de réprimer les opposants.
Le Maroc, grâce à l’argent saoudien et à l’aide de techniciens français, israéliens et américains, fit construire un mur de 2 700 kilomètres, qui coupait le territoire en deux. Il put ainsi exploiter à sa guise le littoral poissonneux et le sous-sol, où se trouvent 70 % des réserves mondiales de phosphates.
Après le vote de l’ONU, le Sahara est devenu un nouveau terrain de chasse pour les multinationales. À côté de l’Office chérifien des phosphates (OCP), première entreprise publique du Maroc, des grands groupes ont afflué du monde entier pour exploiter ses richesses et investir dans l’agriculture, l’éolien, le solaire, la production et l’exportation d’énergie verte. Les compagnies israéliennes Petroleum et NewMed Energy prospectent le littoral possiblement riche en hydrocarbures. EDF a décroché le projet d’autoroute électrique entre Dakhla, au nord du Sahara occidental, et Casablanca. TotalEnergies développe sur la côte atlantique un projet de production d’hydrogène vert d’un montant de deux milliards d’euros. Le complexe portuaire Dakhla Atlantique, qui devrait entrer en service en 2027, est présenté comme la future plateforme de l’ouest de l’Afrique et Laâyoune, la capitale, avec ses constructions modernes, est devenue une nouvelle vitrine du Maroc.
Par le biais de l’endettement, de privatisation sous toutes ses formes, et des accords de libre-échange, l’État a livré aux intérêts privés marocains et étrangers des pans entiers de son économie.
Accords de libre-échange et développement inégal
Des accords de libre-échange ont accéléré l’intégration du Maroc au capitalisme mondial. Ceux qui ont été signés avec l’Union européenne en 2000 et 2008 ont instauré une libéralisation totale du commerce des fruits et légumes, des produits laitiers, des oléagineux et des conserves alimentaires, bouleversant le secteur agricole et celui de la pêche. En effet, dans la foulée, Aziz Akhannouch, alors ministre de l’Agriculture, a mis en place le plan Maroc Vert, qui a conduit à la concentration des terres agricoles au profit des grands propriétaires terriens et des investisseurs financiers, arrosés d’argent public. Les paysans et paysannes qui se livraient à des cultures vivrières ont été dépossédés de leurs terres, contraints de se faire embaucher comme ouvriers agricoles. À Lqliâa, dans la région du Souss, haut lieu du capitalisme agricole marocain, la jeunesse s’est révoltée en saccageant les banques, les gendarmeries, tout ce qui représente l’argent, la corruption et l’autorité, révoltée par le manque d’eau et la toute-puissance des patrons des usines agroalimentaires, comme le franco-marocain Azura et l’espagnol Milagro. Ces derniers n’ont pas seulement réalisé d’immenses profits en exploitant les travailleurs, ils ont épuisé et pollué les nappes phréatiques par l’utilisation intensive d’engrais chimiques.
En 2004, le Maroc attendait beaucoup des accords avec les États-Unis et des investissements américains qui devaient stimuler l’emploi. En réalité, ils ont conduit à une explosion des importations américaines pour un montant de 6 milliards de dollars, alors que les exportations du Maroc vers les États-Unis stagnaient à 1,5 milliard, limitées aux phosphates. C’est une vérification de plus que, dans le cadre du capitalisme, les échanges entre les pays impérialistes et les pays plus pauvres sont forcément inégaux. Ces derniers sont poussés à se spécialiser dans quelques secteurs d’activité, tout en étouffant les autres. Ainsi, l’industrie textile pourvoyeuse d’emplois a dû céder du terrain.
Si les investisseurs étrangers y ont trouvé leur intérêt, la bourgeoisie marocaine avec, à son sommet, la famille royale est la grande gagnante de l’intégration du Maroc au capitalisme mondial. Toute une bourgeoisie grande et moyenne a émergé, comptant quelques milliardaires et de nombreux millionnaires. Cette année, avec 7 500 grandes fortunes, le Maroc est le troisième pays d’Afrique pour les millionnaires, dont le nombre a connu une croissance de 40 % en dix ans !
La bourgeoisie marocaine est complètement acquise à Mohamed VI qui, en plus de défendre ses intérêts, l’implique en partie dans l’administration de l’État. Au sommet, le Premier ministre Aziz Akhannouch est la deuxième fortune du Maroc, patron du groupe Akwa qui s’arroge, grâce à Afriquia-Gaz et Maghreb-Oxygen, les secteurs des hydrocarbures ; Mostafa Terrab, PDG de l’Office chérifien des phosphates, est l’un des hommes les plus influents du continent ; Moulay Hafid Elalamy, ancien ministre de l’Industrie, est propriétaire du groupe Flinders. Tous ces « patrons de sa Majesté » profitent de leur position politique, et de leur proximité avec le palais royal pour s’enrichir.
Mohammed VI, gage de stabilité et pivot du capitalisme marocain
La stabilité dont fait preuve la monarchie, primordiale pour le climat des affaires, est souvent présentée comme étant liée à la personne du roi, qui serait dotée d’une autorité prenant racine dans un passé millénaire.
Pourtant, en 1956, au moment de l’indépendance, c’était loin d’être une évidence. C’est grâce au soutien de l’État français que Mohamed V s’imposa sur le trône, face à l’Istiqlal, le grand parti nationaliste bourgeois. En 1962, son fils Hassan II, pour asseoir son autorité, mit en place une Constitution qui attribuait au roi le titre de « commandeur des croyants » et faisait de lui une « personne inviolable et sacrée », un brouillard mystique qui lui permettait de se placer au-dessus du jeu politique. Plus que sur son titre, Hassan II s’appuya sur un appareil de répression féroce pour écarter les opposants, écrasant deux tentatives de coup d’État militaire et les révoltes sociales qui jalonnèrent son règne.
En 1999, quand l’actuel roi Mohammed VI succéda à son père, Hassan II, il hérita non seulement d’une fortune immense qui faisait de lui l’homme le plus riche du pays, mais aussi d’une monarchie solidement établie, où la presque totalité des partis politiques et des syndicats avaient été matés ou domestiqués.
En réalité, le roi, censé partager le pouvoir avec le gouvernement et composer avec le Parlement, concentre tous les pouvoirs. Il est le chef suprême des forces armées royales et nomme le Premier ministre. Son administration royale, appelée le Makhzen, a la main sur toutes les décisions importantes. On trouve parmi ses conseillers les chefs de la police et du contre-espionnage, qui l’informent de tout et ont une influence considérable. Ses pouvoirs politiques, ses prérogatives en matière de nomination dans les établissements étatiques, son contrôle sur les grands projets d’envergure au Maroc et en Afrique en ont fait le pivot du capitalisme marocain. Sa position permet aux sociétés qu’il contrôle de conquérir plus facilement les marchés, notamment publics. Son emprise sur l’économie marocaine se fait via sa holding, Al Mada, aux multiples ramifications. On compte, parmi ses 80 filiales, Attijariwafa Bank, le minier Managem, l’énergéticien Nareva, le spécialiste de la grande distribution Marjane, le cimentier Lafarge Maroc et le sidérurgiste Sonasid, ou encore le concessionnaire et équipementier automobile Optorg.
Avec une fortune personnelle estimée à sept milliards d’euros, Mohammed VI est la première fortune du pays, le premier propriétaire foncier et le premier opérateur économique. La famille royale a amassé une fortune considérable, notamment à travers son patrimoine immobilier au Maroc et à l’étranger. La presse française vient de révéler qu’elle cherche à vendre deux villas de luxe à Neuilly estimées à 30 millions, mais qu’elle conserve à Paris un patrimoine immobilier d’une valeur totale de 400 millions d’euros !
Une oppression à l’origine de nombreuses révoltes
Le contraste est immense entre la richesse des classes privilégiées qui prospèrent autour de la monarchie et le quotidien de millions de prolétaires. En ce début d’année, la Coupe d’Afrique des nations de football, la CAN, a pu se tenir sans contestation et les caméras du monde entier, braquées sur des stades flambant neufs, ont pu projeter l’image d’un Maroc moderne, relayée en France par les médias complaisants. Mais à l’opposé, la révolte récente a jeté une lumière crue sur le quotidien de millions de prolétaires. Les trois quarts travaillent sans être déclarés, ne disposent d’aucune protection et touchent moins que les 289 euros du salaire minimum officiel, pour des patrons sans scrupule de l’agroalimentaire, de l’hôtellerie, du textile ou des mines.
Ces hommes et ces femmes luttent pour vivre et améliorer leurs conditions de vie et refusent la hogra, ce mépris profond qu’affichent les classes dirigeantes à leur égard. Les travailleurs et les militants qui ne se résignent pas à leur sort ne peuvent pas compter sur des directions syndicales inféodées au pouvoir. En 2019, les enseignants contractuels, qui ont mené une grève de plusieurs mois contre la précarité de leur statut, en ont fait l’expérience.
Mais régulièrement, à des degrés divers, la colère éclate. La révolte récente n’est que le énième vague d’une contestation qui secoue régulièrement le Maroc depuis le printemps arabe de 2010-2011. Les revendications exprimées aujourd’hui ne sont pas nouvelles, mais s’inscrivent dans la continuité de celles du Mouvement du 20 février en 2011, puis du Hirak du Rif en 2016-2017, et de celui du bassin minier de Jerada en 2018.
2011, le Mouvement du 20 février propulse les islamistes
Partie de Tunisie, la vague de révoltes qui a touché l’ensemble des pays arabes en 2010-2011 avait mis des centaines de milliers de manifestants dans les rues marocaines. Le mouvement dénonçait les inégalités et la corruption, sous le slogan « Liberté, Dignité, Équité ». Les partis conservateurs et de gauche, qui avaient gouverné et participé à une politique dirigée contre les classes populaires, étaient discrédités. Les organisations qui réclamaient la fin de la monarchie étaient minoritaires, et dans l’ensemble le mouvement avait épargné le roi.
Mohammed VI put désamorcer la contestation en augmentant les salaires et les retraites et en concédant une réforme de la Constitution, par laquelle il s’engageait à nommer le chef du gouvernement au sein du parti ayant remporté les élections législatives. Cette concession lui permettait de conserver ses prérogatives, de tenir fermement les rênes du pouvoir et d’apparaître encore plus au-dessus du jeu politique.
Le PJD, Parti de la justice et du développement, parti islamo-conservateur lié aux Frères musulmans, qui faisait du social à travers ses associations dans les quartiers populaires et n’avait jamais été au pouvoir, remporta les élections législatives de 2011 et celles de 2016. Mais après une décennie au gouvernement, le PJD s’est effondré lors des législatives de 2021. La population, qui s’était fiée à lui pour lutter contre les inégalités, le chômage, la corruption, a fini par être écœurée des coups qu’il lui portait et fait l’expérience que le PJD défendait les puissants.
Le PJD fut le maître d’œuvre de la répression du Hirak du Rif, en 2016-2017, un mouvement populaire né dans la ville d’Al-Hoceima, après que, Mouhcine Fikri, un jeune vendeur de poissons s’était retrouvé broyé par une benne à ordures, alors qu’il tentait de sauver 500 kilos d’espadon que lui avaient saisis les forces auxiliaires. Pendant des semaines, la population défia le pouvoir qui fit arrêter ses leaders, suscitant un élan de solidarité. À Rabat, des dizaines de milliers de personnes manifestèrent pour exiger leur libération. La répression monta d’un cran, décapitant le mouvement.
Le PJD s’est aussi attaqué aux retraites et a instauré la contractualisation dans la fonction publique. Il a diminué les dépenses publiques de « compensation », qui limitaient la hausse des prix des produits de première nécessité, et libéralisé les prix de l’énergie, ce qui a conduit à une hausse importante, estimée à 17 milliards d’euros, de la fortune d’Aziz Akhannouch. Et enfin, c’est le PJD qui porte la responsabilité de la signature des accords d’Abraham normalisant les relations avec Israël en échange de la reconnaissance par les États-Unis de la marocanité du Sahara occidental. Des accords largement décriés dans les manifestations de soutien à la Palestine.
Le PJD a ainsi fait le sale travail demandé par la monarchie, à laquelle il a obéi. Le PJD étant discrédité, Aziz Akhannouch fut propulsé par le roi. Candidat du parti libéral RNI, il sillonna le pays, mettant la santé et l’éducation au cœur de sa campagne. Il disposait d’un gros budget lui permettant d’entretenir une clientèle et de s’implanter localement, était omniprésent dans les médias, ce qui lui permit d’obtenir un succès aux élections législatives de 2021. Aujourd’hui, il est devenu à son tour le symbole d’un système corrompu sur lequel se cristallise une colère qui peut de nouveau exploser. Jouant son rôle de fusible, il vient d’annoncer qu’il renonce à la présidence du RNI, ce qui revient à ne pas être à la tête du prochain gouvernement.
Quelles perspectives après la révolte de la Gen Z ?
Face à la monarchie, il y a un vide politique. La plupart des partis politiques sont discrédités et rejetés. Du côté des islamistes, le mouvement Al Adl wal Ihsane (AWI), une association islamiste appelée aussi La Jamaâ, qui n’a jamais participé à un gouvernement, espère tirer parti de ce vide politique. Interdite mais tolérée, AWI, qui est aussi réactionnaire que le PJD et dispose d’un solide réseau militant et d’associations dans les milieux populaires, appelait au boycott des élections jusqu’à présent. Il semble qu’en vue des futures législatives de septembre 2026, elle pose des jalons pour devenir un parti.
À gauche, l’Union socialiste des forces populaires (USFP), le Parti du progrès et du socialisme (PPS, héritier du Parti communiste) sont discrédités par leur participation à diverses coalitions gouvernementales. Des formations minoritaires comme le Parti socialiste unifié (PSU), la Fédération de la gauche démocratique (FGD) ou la Voie démocratique travailliste, tous plus ou moins issues des formations marxistes-léninistes qui militaient clandestinement sous Hassan II, prétendent incarner le changement, mais restent très faibles. Ces formations ont exprimé leur soutien aux manifestations de la Gen Z et dénoncé les arrestations. Le PSU et la FGD en appellent, au nom de la démocratie, à un changement constitutionnel qui réduirait les pouvoirs du monarque.
Reste que, quelle que soit la forme de la Constitution, en cette période de crise économique et de tensions guerrières, les gouvernements n’auront que des coups à distribuer à la population. Les inégalités scandaleuses, le gâchis du chômage, l’impasse du développement, imposent au contraire la défense, au sein de la classe ouvrière et de la jeunesse, de la perspective communiste et révolutionnaire.
14 janvier 2026