Le RN, sur le chemin du pouvoir pour servir les intérêts du grand patronat

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février 2026

Accroissant ses scores électoraux au fil des années, le RN est aujourd’hui le seul parti qui semble profiter du discrédit des partis représentés au Parlement. Espérant bientôt exercer le pouvoir, ses dirigeants s’y préparent, en particulier en multipliant les contacts avec la grande bourgeoisie pour la rassurer et être sûrs de son soutien.

Tout en se montrant le plus responsable possible vis-à-vis de la bourgeoisie, le RN ne veut pas perdre l’assise électorale qu’il a gagnée dans les fractions les plus modestes de la population. De ce point de vue, l’extrême droite se retrouve en quelque sorte dans la même situation que la gauche avant 1981 : elle doit donner le maximum de gages au patronat sans briser les espoirs et les illusions qu’elle a suscités depuis un quart de siècle.

Des liens anciens avec la petite bourgeoisie

Comme force politique organisée, l’extrême droite est restée longtemps marginalisée, cantonnée aux courants les plus réac­tion­nai­res du royalisme, des nostalgiques du pétainisme ou de l’Algérie française. La bourgeoisie française n’avait aucun besoin de recourir à ses nervis, disposant de forces politiques rodées à l’exercice et d’un appareil d’État solide ayant traversé, notamment au cours des années 1930 et 1940, bien des tempêtes politiques et sociales sans être véritablement ébranlé ni renouvelé. Seuls le Rassemblement populaire français (RPF) de De Gaulle au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, puis l’OAS, lors de la guerre d’Algérie, auraient pu constituer la base sociale et fournir les cadres d’un parti fasciste si la situation l’avait commandé.

L’extrême droite s’est malgré tout implantée de longue date au sein de certaines fractions de la petite bourgeoisie. En témoignent le mouvement poujadiste, formé autour de l’Union de défense des commerçants et artisans (UDCA), dont Jean-Marie Le Pen fut un des 52 députés élus en 1956, puis la Confédération intersyndicale de défense et d’union nationale des travailleurs indépendants (Cidunati), rassemblée dans les années 1970 derrière le cafetier Gérard Nicoud. Les actions spectaculaires, souvent violentes, de ces petits patrons contre des préfectures, des perceptions, etc., servaient d’exutoire à leur rage.

Fondé en 1970, le Front national (FN) de Jean-Marie Le Pen se fit le porte-parole de cette petite bourgeoisie ruminant son anticommunisme et son sentiment de déclassement social. Il s’en prit régulièrement à « l’étatisme prédateur », au « syndicalisme destructeur », au « libre-échangisme destructeur » prétendant vouloir « libérer les énergies productives » et restaurer « les valeurs de l’entreprise […] sciemment détruites en France depuis trente ans »1.

Les succès électoraux du FN, puis du RN, ont renforcé cette implantation et permis à l’extrême droite d’y tisser de véritables liens. Elle entretient, entre autres, des relations suivies avec l’Union des entreprises de proximité, qui regroupe 2,8 millions de TPE-PME dans l’artisanat, le commerce et les professions libérales, avec la Confédération nationale des buralistes et, dans un autre domaine, avec des syndicats de policiers, en premier lieu Alliance. Un milieu dont le RN tire encore l’essentiel de ses représentants sur le terrain et qu’il ne cesse de flatter. Lors de sa campagne de 2012, Marine Le Pen opposa ainsi à son tour les « faux patrons », « sortis des grandes écoles », aux « vrais », « ceux des PME-PMI, qui ne sont jamais entendus ». Une façon ancienne pour l’extrême droite de se poser en défenseur du « petit », voire du peuple, contre le gouvernement, l’Europe, la concurrence étrangère, l’immigration, les normes, etc., tout en dédouanant l’organisation capitaliste de la société.

Au sein du monde agricole, le RN a également multiplié et consolidé ses relais, organisant de façon très médiatisée des visites ou des meetings, les bottes aux pieds. Il y a taillé des croupières à la droite, dont c’était depuis des décennies la base électorale, mais aussi à la gauche, là où elle y disposait encore de réseaux, comme dans le Limousin ou le Sud-Ouest. Reflet de cette percée, le RN a obtenu plus de 42 % des voix dans les communes de moins de 1 000 habitants au premier tour des législatives de 2024, notamment dans les zones les plus touchées par la crise agricole. Dans plusieurs départements, des responsables de la Coordination rurale ne cachent plus leur proximité avec le RN, voire se présentent sous ses couleurs. Serge ­Bousquet-Cassagne, dirigeant de ce syndicat dans le Lot-et-Garonne et patron de la chambre d’agriculture locale, connu pour ses déclarations fracassantes et des actions d’éclat, en est un parfait exemple. En novembre 2024, appelant à jeter le code du travail à la poubelle, ainsi que le RSA et le smic, pour « remettre les Français au travail », il avait accueilli Bardella par un : « Tu es notre dernier espoir. » Selon une étude de juin 2024, deux tiers des sympathisants de la Coordination rurale envisageaient alors de voter pour une des listes d’extrême droite.

Cette base turbulente actuellement en lutte pour arracher le leadership du monde agricole à la FNSEA, historiquement liée à la droite et à l’agrobusiness, n’est certes pas sans poser problème aux dirigeants du RN, comme l’a montré leur position embarrassée vis-à-vis des protestations paysannes engagées à la fin de l’année 2025. Le RN doit imposer son image de partenaire fiable, partisan et facteur d’ordre social, et n’entend se mettre à dos ni ce syndicat patronal encore majoritaire ni les industriels du secteur.

L’enjeu des municipales et d’une implantation locale

S’implanter à l’échelle municipale peut être un enjeu important pour les partis qui aspirent à diriger les affaires de la bourgeoisie et donc pour le RN. C’est grâce aux liens tissés à cette échelle au fil des décennies, aux relations d’affaires, aux rencontres, aux contacts personnels, voire aux éventuels mariages, que les partis traditionnels de droite comme de gauche ont pu conserver une assise et un certain crédit auprès de la bourgeoisie malgré leur discrédit auprès de l’opinion publique.

Or, le RN manque d’implantation dans les villes de plus de 100 000 habitants, où se nouent puis s’entretiennent ces relations et où se qualifient les cadres des partis bourgeois. Perpignan est la seule dans son giron, alors que LR (et apparentés), comme le PS, en disposent encore de 14 chacun. D’autres villes avaient été prises par le FN en 1995, dont Toulon, mais il s’agissait de communes un peu moins peuplées, et dont les maires ont été sanctionnés par la justice pour des malversations. En 2020, le RN a certes ajouté trois villes de plus de 30 000 habitants à son tableau, mais les LR et la droite, pourtant laminés aux élections nationales, en dirigent toujours 141. En présentant 600 listes, comme en 2020, le RN, qui est arrivé en tête dans 93 % des communes aux européennes de juin 2024, espère capitaliser et arracher des villes comme Toulon, Calais, Lens, Martigues ou Narbonne. Mais il est sans doute encore loin de pouvoir tisser sa toile sur l’ensemble du territoire et dans les plus grandes villes.

Longtemps privé de tout accès au Parlement, par le jeu du mode de scrutin et une forme de barrage dit « républicain » assuré par les partis de gauche et de droite, il dispose en revanche de 124 députés à l’Assemblée nationale (contre 88 en 2022), qui sont déjà autant de porte-parole et d’éclaireurs en direction du monde patronal, de clubs, de cercles plus ou moins influents comme les Rotary et les Lions Club, les chambres de commerce et d’agriculture, voire les notaires et les avocats. Ces élus multiplient les contacts et sollicitent désormais directement des suggestions d’amendements ou de propositions de lois confortant tel ou tel secteur, transposées ensuite par « copier-coller ». Lors des discussions sur le projet de loi de financement de la Sécurité sociale, le site Blast relevait ainsi : « Tous les corps de métier ou presque ont eu droit à leur amendement. Les pharmaciens ont été particulièrement choyés, à l’instar de l’Union de syndicats de pharmaciens d’officine (USPO). La liste est longue des amendements travaillés à quatre mains. On pourrait citer, pêle-mêle, ceux coproduits avec le Syndicat national de l’orthopédie française (SNOF), la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF), la Fédération hospitalière de France (FHF), le réseau Unicancer, le Syndicat national des radiothérapeutes oncologues (SNRO) ou encore le Syndicat national des ophtalmologistes de France (SNOF). »

Certains des élus du RN ou de ses cadres dirigeants sont d’ailleurs eux-mêmes issus du monde patronal, à l’instar d’une Sophie Dumont, ancienne secrétaire générale de la Fédération française des industries de santé, l’une des dix plus grosses fédérations du Medef. En somme, le RN est désormais un parti pleinement intégré à la vie politique de la République et à ses mœurs !

FN, RN : des marges de la politique aux marches du pouvoir…

Cette absence relative de réseaux éprouvés et de carnets d’adresses rendait d’autant plus impérative l’opération de « dédiabolisation » du RN et la cour assidue qu’il fait désormais au grand patronat et à ses représentants officiels ou officieux.

Le RN avait, en outre, assis ses succès électoraux en maintenant un flou sur ses projets en matière économique, notamment sur la question des retraites, au point d’être accusé par Éric Zemmour de préconiser des mesures de gauche. Bruno Le Maire, alors ministre de l’Économie, appelait encore les chefs d’entreprise en juin 2024 à rejeter un programme « purement et simplement marxiste »… Une accusation risible mais que Jean-Marie Le Pen n’avait pas encore essuyée.

Jusqu’aux années 1990, le FN et son chef s’étaient en effet affirmés fièrement libéraux et défenseurs du capitalisme, prenant en modèle la politique menée au Royaume-Uni par Margaret Thatcher et aux États-Unis par Ronald Reagan. Se posant en adversaire d’un État prétendument pléthorique et inefficient, Le Pen père fustigeait un « système d’inquisition fiscale comparable à la Gestapo » dont les entreprises étaient victimes. Il plaida par ailleurs, jusqu’en 2007, pour une retraite à 65 ans, alors qu’elle était fixée à 60 ans.

C’est en rompant partiellement avec ce discours que le FN, puis le RN, ont pu bénéficier pleinement du discrédit des gouvernements de gauche et de droite comme du dégoût de leur électorat, et gagner en influence dans les rangs ouvriers et populaires.

Dans son programme de 2011, le RN prétendait ainsi « revaloriser le travail dans la répartition des richesses produites » et « répondre à l’injustice sociale ». Singeant la gauche, mais aussi un Sarkozy qui s’était posé en 2007 en défenseur de « ceux qui se lèvent tôt », Marine Le Pen se fit pourfendeuse de la mondialisation, rendue responsable du chômage de masse et des délocalisations, revendiquant un « patriotisme économique » et un « protectionnisme social ». On la vit même se rendre sur des piquets de grève.

En 2017, Marine Le Pen disait encore vouloir « faire barrage à la finance », présentée comme l’« adversaire du peuple français », face à un Macron incarnant les « dérives du monde de l’argent ». Cinq ans plus tôt, Hollande avait usé de la même ficelle… le temps d’une élection.

L’impasse politique actuelle a accéléré la mue du RN qui, à côté de cette démagogie populiste, a fait de son opération de séduction en direction du monde patronal un axe majeur de sa politique. Jadis agitateur et provocateur, le FN-RN de Le Pen et Bardella, sans renoncer à sa démagogie anti-immigrés, revendique désormais le rôle de force de stabilisation de la vie politique et de moteur d’une relance de l’économie. À l’Assemblée nationale, ses députés ont systématiquement fait barrage à toutes les mesures pouvant apparaître comme hostiles aux intérêts du grand patronat, à commencer par la taxe symbolique préconisée par l’économiste Gabriel Zucman et l’augmentation du smic. Mais le RN se doit d’endosser le costume patronal sans que cela lui aliène son électorat populaire et donc de garder deux fers au feu. Pour donner le change, il est parvenu à faire adopter en novembre 2025 une proposition d’« impôt sur la fortune improductive » reprise de son programme. Le projet a été d’autant plus facilement voté qu’il était évident qu’il ne connaîtrait pas la moindre mise en œuvre.

Le RN déclare sa flamme au patronat

Donné favori par les sondages, voire gagnant des élections législatives et présidentielle depuis des années, et étant passé tout près d’une victoire lors des législatives de 2024, le RN fait assaut d’amabilités et de courbettes devant le grand patronat.

Après que son parti avait reçu une invitation du Medef à venir présenter le programme économique du FN, Bernard Monot, l’un de ses rédacteurs, expliquait dès 2017 : « Le FN est l’ami de toutes les entreprises, du petit commerçant au géant français du CAC 40. […] Je rappelle que nous sommes de vrais libéraux, partisans sans ambiguïtés de l’économie de marché et de la libre entreprise. »2 Mais il ne suffit pas de donner des gages de bonne foi : la bourgeoisie, qui n’avait que des raisons de se satisfaire de Macron, a préféré jusque-là l’original à sa copie lepéniste.

Le RN a donc continué à montrer patte blanche. En juin 2024, Bardella, se voyant déjà Premier ministre, prétendait « déverrouiller toutes les contraintes qui pèsent sur la croissance ».3 Postulant désormais à la présidence de la République, en lieu et place de Marine Le Pen, possiblement empêchée de se présenter en raison de ses démêlés judiciaires, il a écrit début septembre 2025 une longue déclaration d’amour au patronat, n’ayant visiblement pas réussi à le séduire lors des Rencontres des entrepreneurs de France organisées par le Medef quelques jours plus tôt. Auteur d’une piètre prestation, Bardella avait en effet, à en croire Le Canard enchaîné, reçu « de méchants commentaires » tels que : « Programme économique nul, pas précis », « incompétent », « Bardella n’y connaît rien », etc.4 Alors que le gouvernement Bayrou, en sursis, proposait des coupes budgétaires de 44 milliards d’euros pour 2026, Bardella, dans un florilège de poncifs pro-patronaux, se faisait fort dans sa lettre ouverte de les porter à 100 milliards5.

Se posant en « véritable garant de la stabilité économique », il y proposait, entre autres, de « redonner aux entrepreneurs leur liberté de créer » ainsi que :

– la fin de « l’oppression normative et de l’enfer fiscal » ;

– un « choc fiscal positif », se traduisant par un « allègement massif des impôts de production », afin de les réduire de 20 % ;

– la fourniture aux entreprises d’une électricité à bon marché, pour « refaire de la France un paradis énergétique » ;

– la création d’un fonds souverain, « pour soutenir l’innovation, nos PME et ETI, de même que les filières industrielles stratégiques ».

Un patronat prêt à miser sur l’extrême droite

Jusqu’à il y a une décennie environ, il existait un semblant de « cordon sanitaire » entre les représentants officiels du monde patronal et l’extrême droite, à l’instar de ce qui prévalait dans le monde politique. Les rencontres, séminaires et autres déjeuners se faisaient de façon feutrée, dans des cercles restreints, des clubs, loin des micros et des caméras. Il était de bon ton de se gausser de l’incompétence supposée des Le Pen et de leurs porte-parole.

En vue de la présidentielle de 2012, la patronne du Medef, Laurence Parisot, avait même publié un essai intitulé Un piège bleu Marine pour alerter sur ce qu’elle considérait comme une « menace bien réelle » de victoire de l’extrême droite. Cinq années plus tard, une quinzaine de PDG avaient encore agité la menace de la « destruction des entreprises », et certaines grandes familles, comme les de Wendel, avaient même envisagé de quitter le pays, rejouant la comédie de 1981. Henri Proglio, ancien PDG d’EDF, l’admet cependant : « Tous les PDG les plus connus, je dis bien tous, ont eu, comme moi, des contacts avec Marine Le Pen, mais sans le dire. Dans ce domaine, il n’y a que de l’hypocrisie. »6

L’usure du système d’alternance droite/gauche et des partis qui l’avaient assuré durant des décennies, puis l’usure rapide d’un Macron, qui prétendait lui aussi dépasser cette opposition par une nouvelle offre politique, obligent maintenant cette bourgeoisie à examiner plus sérieusement les offres de services que lui fait publiquement le RN.

Presque tous les grands patrons admettent rencontrer les représentants du RN… comme ceux des autres forces politiques. Ce qui faisait encore événement, voire scandale, il y a quelques années est présenté aujourd’hui comme une démarche de bon sens. « Qu’est-ce qu’on fait s’ils gagnent en 2027 ? On prend le maquis ? » fait mine de s’interroger Patrick Martin, l’actuel président du Medef. Pour justifier la multiplication des relations avec les représentants de l’extrême droite, certains porte-parole du patronat invoquent également le spectre d’un retour de la gauche au pouvoir en la personne de Mélenchon, l’accès du RN aux affaires apparaissant alors comme un moindre mal.

Pour servir d’entremetteur, le RN dispose d’une série de transfuges de la droite, dont le dernier en date n’est autre que l’ancien président des LR, Éric Ciotti, de hauts fonctionnaires, formés dans les plus grandes écoles et exerçant ou ayant exercé des postes de responsabilité dans l’appareil d’État, et d’anciens galonnés de l’armée. C’est le cas du général de Villiers, frère de l’ancien ministre vendéen, porte-parole autoproclamé et quelque peu délirant des réactionnaires de tout poil, mais surtout ancien chef d’état-major des armées de 2014 à 2017. Ce sont là des gages de respectabilité que peuvent apprécier les grandes familles bourgeoises. Une partie des LR, le parti Reconquête, d’Éric Zemmour, comme certains électrons libres de l’extrême droite tel le maire de Béziers, Robert Ménard, et désormais l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy plaident d’ailleurs ouvertement pour une « union des droites », c’est-à-dire une alliance avec l’extrême droite, ce qui ne peut que rassurer des classes possédantes qui préfèrent avancer en terrain connu. Après avoir vainement repris l’essentiel du programme et de la posture de l’extrême droite en espérant retrouver sa place centrale dans le jeu politique, une partie de la droite envisage ouvertement une alliance, voire une fusion avec l’extrême droite.

Bolloré, Stérin… la bourgeoisie d’extrême droite s’affiche

En la personne de milliardaires et patrons de choc comme Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin, l’extrême droite compte également des soutiens de poids au sein même des classes possédantes. Même s’ils se défendent de promouvoir directement le RN, préférant avancer derrière cette perspective d’une « union des droites », leur campagne réac­tion­nai­re intensive et leurs relais ne peuvent que profiter à celui-ci.

À la tête d’un empire médiatique, dans l’édition (Fayard, Grasset, Larousse…), la presse écrite (Voici, Capital, Le JDD, Femme actuelle…), la radio (Europe 1), la publicité (Havas) et la télévision (Canal +, CNews), Bolloré avait propulsé la candidature de Zemmour à la présidentielle de 2022. Il continue d’orchestrer une vaste campagne obsessionnelle reprenant tous les thèmes démagogiques de l’extrême droite. Onzième fortune française, Bolloré fait ouvertement office de « nouveau marionnettiste de la droite et de l’extrême droite ». Un véritable maquignon, écrivait Le Monde en 2023, ayant « déjà testé la plupart des patrons de la droite ».

Sans avoir le même poids, Stérin, enrichi par les coffrets Smartbox, puis fondateur du fonds d’investissement Otium Capital, est présent dans une multitude de secteurs, y compris culturels et philanthropiques. Ce réactionnaire des beaux quartiers est devenu en quelques années un des acteurs principaux de la galaxie réactionnaire et d’une « Versailles connection » qui prolifère dans les rangs patronaux et dans le monde intellectuel. Son bras droit, François Durvye, dirigeant d’Otium Capital, est par ailleurs un proche conseiller de Marine Le Pen et fut l’un des rédacteurs du programme du RN en 2024. C’est d’ailleurs lui que des patrons du CAC 40 auraient contacté dès 2022, ainsi que Stérin, « pour discuter avec les dirigeants d’extrême droite »7.

Le nom de Stérin est surtout connu depuis que la raison d’être de son association, dénommée Projet Périclès, acronyme de « Patriotes, enracinés résistants, identitaires », a été révélée. Fort d’un investissement prévu de 150 millions d’euros, qui ne peuvent aller directement dans la poche du RN pour des raisons légales, Stérin ne cache pas sa volonté d’aider à sa victoire lors des prochaines échéances électorales. Parmi ses projets : la promotion des idées les plus conservatrices, la mise en place d’une école et de séminaires de formation pour les candidats aux élections municipales, la constitution d’une « réserve » d’un millier de cadres prêts à servir un gouvernement d’extrême droite. Un institut de formation politique, dirigé par Alexandre Pesey, un proche de M. Stérin, fonctionne déjà. Il forme déjà des collaborateurs des parlementaires LR et RN.

D’autres grands patrons, tel le milliardaire Laurent Burelle, dirigeant d’OPmobility (ex-Plastic Omnium) et président de l’Association française des entreprises privées (AFEP) de 2017 à 2023, sont par ailleurs des soutiens de longue date de l’extrême droite, fidèles en cela à une vieille tradition illustrée par le parfumeur François Coty ou Eugène Schuller (créateur de L’Oréal) dans les années 1930.

Les gages donnés par les dirigeants du RN, le retour au pouvoir d’un Trump, le bilan de la politique menée par Meloni en Italie, dont ne peuvent que se féliciter les possédants, comme la présence de représentants de l’extrême droite dans plusieurs gouvernements de l’Union européenne, indiquent d’où souffle le vent. Ce sont autant d’exemples montrant que la bourgeoisie française n’a a priori rien à craindre de la perspective d’une victoire électorale du RN. Elle peut, en outre, lui offrir une solution politique, en dotant l’État d’un exécutif disposant d’une assise suffisante et peut-être d’une plus grande stabilité. Celui-ci pourrait alors continuer à faire passer les mesures ­antiouvrières que la bourgeoisie réclame.

La marche à la guerre et la mise au pas de la population qu’elle entraînera imposent en effet le recours à une dose d’autoritarisme que des gouvernements et des partis usés jusqu’à la corde auront plus de difficulté à faire avaler. Reste à savoir si les offres de service du RN à la bourgeoisie dessilleront les yeux des travailleurs qui voient en lui un parti à même de résoudre leurs problèmes et qui persistent à vouloir se tirer une énième balle dans le pied.

12 janvier 2026

1Discours devant la Confédération des petites et moyennes entreprises (CGPME) en 2007.

 

2Le Figaro, 17 janvier 2017.

 

3France 2, 19 juin 2024.

 

4« Le RN pas encore à la taille patron », Le Canard enchaîné, 30 septembre 2025.

 

5« Aux chefs d’entreprise de France », 3 septembre 2025.

 

6Cité par Laurent Mauduit, Collaborations, enquête sur l’extrême droite et les milieux d’affaires, La Découverte, 2025.

 

7Le Monde, 18 février 2025.