Kenya - le coût sanglant d’un héritage empoisonné

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mai 2008

Il avait fallu deux mois de violence, des milliers de blessés et des centaines de milliers de réfugiés, avant que le PNU (Parti de l'unité nationale) du président sortant Mwai Kibaki et l'ODM (Mouvement démocratique orange) de son rival, Raila Odinga, parviennent à se mettre d'accord sur les suites à donner à l'élection présidentielle du 27 décembre 2007, dont Kibaki n'avait pu sortir victorieux que grâce à des fraudes systématiques. Après cet accord du 29 février, il aura fallu encore six semaines de marchandages supplémentaires, ponctuées d'émeutes brutalement réprimées, pour que soit formé, le 13 avril, un « gouvernement d'union nationale » incarnant le partage du pouvoir entre les protagonistes.

Face à de tels événements dans un pays que Washington citait volontiers en modèle, tant pour sa stabilité politique que pour son obéissance aux exigences du FMI et de la Banque mondiale, l'impérialisme américain fut d'abord pris à contre-pied, en commettant la bévue d'entériner sans attendre l'élection de Kibaki. L'ambassadeur des États-Unis au Kenya alla même jusqu'à parler de « modèle pour les démocraties du monde entier » ! Mais après deux mois de confrontations sanglantes, Condoleezza Rice fut finalement dépêchée dans la région pour intimer aux protagonistes l'ordre de mettre un terme au désordre. Dans le même temps, l'ancien secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, et le président tanzanien, Jakaya Kikwete, se chargeaient de présider aux négociations.

On pouvait donc s'attendre à ce que les porte-parole habituels de la « communauté internationale », en particulier les leaders américains et anglais, Bush et Brown, se félicitent bruyamment du « succès » qu'aurait enregistré la « démocratie » au Kenya après le 13 avril. Qu'importe pour eux que le « coût » du règlement entre les deux camps rivaux se chiffre en milliers de morts et de blessés dans les rangs anonymes des masses pauvres et en centaines de milliers de réfugiés !

Kibaki le fraudeur et Odinga, dont le parti avait remporté les élections législatives qui se déroulaient en même temps, gouverneront donc ensemble après s'être accusés mutuellement des pires crimes et avoir encouragé leurs partisans à « châtier » leur adversaire. Tandis que Kibaki conserve formellement la présidence qu'il aurait dû perdre après le 27 décembre, Odinga se voit promu à un poste de Premier ministre taillé sur mesure avec des pouvoirs quasi-présidentiels. Quant aux 38 maroquins restant, qui font de ce gouvernement l'un des plus pléthoriques d'Afrique sub-saharienne, ils reflètent le soigneux dosage effectué pour satisfaire les hommes forts des deux camps.

La formation de ce gouvernement marquera-t-elle la fin des violences ? L'avenir le dira. Mais on peut craindre que le fossé creusé par les flots de sang versés au cours des derniers mois sera difficile à combler. Quant aux rivalités politiciennes, elles restent tout aussi menaçantes, même si elles sont temporairement en partie masquées par l'alliance PNU-ODM.

Comme toujours lorsqu'il s'agit de l'Afrique, la presse occidentale a eu vite fait de mettre les violences qui se sont déroulées au Kenya au compte de tensions ethniques traditionnelles, comme si une sorte de malédiction ancestrale pesait sur les populations africaines. Mais la réalité est en fait bien plus compliquée. Et surtout, c'est une réalité qui est beaucoup plus inconfortable pour la conscience des pays riches, d'autant plus qu'après soixante-dix ans de colonisation britannique et huit ans d'une guerre sanglante pour son indépendance, le Kenya était devenu l'un des piliers du dispositif stratégique régional de l'impérialisme américain.

Car ces tensions s'alimentent de facteurs tout ce qu'il y a plus de « modernes », parmi lesquels l'appauvrissement croissant du continent africain dû à son pillage par l'impérialisme et à la démagogie de politiciens locaux qui, bien souvent, représentent en même temps les intérêts de tel ou tel impérialisme ou trust multinational. C'est dans cette combinaison de facteurs, qui ont été reproduits et amplifiés au cours des décennies depuis l'époque de la domination coloniale britannique et après l'indépendance du pays, que doivent être recherchées les causes des affrontements récents.

Ce que les cartes postales ne montrent pas

Le Kenya est un pays géographiquement divers, à peine plus grand que la France, situé sur la côte est de l'Afrique au niveau de l'équateur, mitoyen du Tchad, de l'Éthiopie et de la Somalie au nord, de la Tanzanie au sud et de l'Ouganda à l'est. Il joue un rôle stratégique régional grâce au port de Mombasa et au chemin de fer du même nom qui, depuis 1902, constitue l'unique voie de communication vers la mer réellement viable pour l'Afrique des Grands Lacs, l'est congolais et le sud soudanais.

Les 37 millions de Kenyans comptent plusieurs dizaines de groupes ethniques, dont bon nombre existent également dans les pays voisins. Pour ne citer que les plus importants, on estime que l'ethnie la plus nombreuse, celle des Kikuyus, qui est originaire du centre du pays, représente 22 % de la population, celle des Luyas 14 %, celle des Luos (originaires de la région du lac Victoria) 13 % et celle des Kalenjins (en fait un regroupement artificiel de plusieurs ethnies créé par les Anglais dans la vallée du Rift) 11 %. À quoi il faut ajouter de nombreux groupes et sous-groupes qui partagent la langue, sinon la totalité des traditions, de l'un ou l'autre des groupes principaux.

Les hauts plateaux du centre s'appelaient autrefois les « Hauts plateaux blancs » parce qu'ils avaient été occupés par les colons blancs, principalement anglais, après que la Grande-Bretagne eut formellement fait du Kenya une colonie anglaise, en 1888. Les colons avaient également occupé la vallée du Rift, dont on dit qu'elle est l'une des plus fertiles de toute l'Afrique, et où se trouvent encore aujourd'hui la plupart des fermes, grandes et petites. Nombre de grandes entreprises étrangères ont acquis des intérêts dans l'agriculture à fort rendement de la vallée du Rift - comme les groupes de thé Brooke Bond, George Williamson et James Finlay, mais aussi le trust Unilever.

L'essentiel de la population kenyane est concentrée dans les provinces fertiles du centre et de l'ouest du pays et, dans une moindre mesure, dans la région côtière, en particulier autour du port de Mombasa. Partout l'infrastructure est notoirement insuffisante, à l'exception des chemins de fer. Nombre de villes et de villages sont d'ailleurs regroupés le long du réseau de chemin de fer de Mombasa et les principaux axes routiers sont parallèles à ses voies.

Bien que l'économie kenyane ait été surtout confinée à l'agriculture industrielle d'exportation, dont celles du thé, du café mais aussi des fleurs et du pyrèthre (plante dont on tire un insecticide naturel puissant, dont le Kenya est le premier producteur mondial), couplées à une industrie agro-alimentaire de base, le pays est la plaque tournante commerciale et financière de l'est africain. Le fait que le produit intérieur brut du pays ait connu une croissance annuelle de 6,3 % depuis que Mwai Kibaki est arrivé au pouvoir, en 2002, peut passer pour un progrès notable après les nombreuses années de déclin économique qui avaient précédé. Mais les observateurs s'accordent à reconnaître que cette croissance n'a rien fait pour réduire la pauvreté de la population - alors que les riches, eux, sont devenus encore plus riches.

La Bourse de Nairobi, la capitale kenyane, peut bien connaître une activité fiévreuse, tandis que les casinos prospèrent à côté du luxe des clubs de golf. Mais le véritable visage du Kenya n'a rien à voir avec les photos de paysages spectaculaires, de scènes de guerriers masaïs en costumes traditionnels ou de safari que présentent les brochures des agences de voyage. Car, comme le note l'hebdomadaire britannique The Economist, « tout près du Karen Club (un club de golf de Nairobi où fraient les politiciens de tout poil et les membres de la haute bourgeoisie kenyane - Note de LDC), se trouve Kibera, un bidonville où s'entassent un demi-million de pauvres sur un emplacement à peine plus grand qu'un terrain de golf de 18 trous ».

Les deux tiers de la population de Nairobi s'entassent sur tout juste 8 % de la surface urbanisée, dans ce qu'on appelle des « logements informels » - un euphémisme hypocrite pour désigner des cahutes faites de carton et de tôle ondulée, sans eau, potable ou pas, ni sanitaires, sans même parler, bien sûr, des « salles de bain » et « cuisines » qui font partie de l'environnement standard des pays riches. Mais comme deux Kenyans sur trois doivent survivre avec moins de un dollar par jour et que la situation s'aggrave dans les zones rurales, les paysans sans terre et les chômeurs des campagnes continuent à affluer vers les taudis de Nairobi.

Avant même les élections de 2007, la commission kenyane des Droits de l'Homme rapportait que la police avait été impliquée dans les « assassinats extra-judiciaires » de près de cinq cents jeunes au cours des douze mois précédents, tous originaires des bidonvilles de Kibera et Mathare, à Nairobi. De toute évidence, la police avait pour politique de tirer sur les pauvres sans autre forme de procès. Et ce n'est pas par hasard si c'est justement à Kibera et Mathare que des cahutes ont été brûlées au cours des affrontements récents.

Quant aux « Masaïs heureux », si souvent présentés comme une « attraction touristique » du Kenya, Kibaki a montré à quel point il les méprisait en ignorant une pétition dans laquelle les Masaïs réclamaient que soit reconnu leur droit de retourner sur leurs terres, cédées aux Anglais en 1904 dans le cadre d'un bail de cent ans, désormais échu.

L'éviction des Kikuyus

Les médias ont rapporté comment les Kikuyus furent les premiers à être pris pour cibles dans les émeutes qui ont suivi les élections de décembre 2007, par des gens qui les accusaient d'avoir voté pour Kibaki ou d'être « favorisés » par son régime.

Il est un fait qu'au cours de la période précédant les élections, les politiciens d'opposition accusèrent le gouvernement d'organiser une « hégémonie kikuyue » sur le pays. Mais si ces politiciens ont pu se permettre de jouer ainsi la carte de l'ethnisme, c'est parce que le paysage politique kenyan a été, en général, dominé par des politiciens kikuyus, en partie du fait de l'importance relative de cette ethnie dans la population, mais surtout du fait de circonstances géographiques et historiques dont les Kikuyus ne sont en rien responsables.

Au début du 20e siècle, ce furent les Kikuyus qui souffrirent le plus de l'invasion des hauts plateaux du centre, situés en territoire traditionnel kikuyu, par les colons anglais. Tandis qu'un million de Kikuyus furent relégués dans un millier de kilomètres carrés, les colons anglais occupèrent 4 500 kilomètres carrés, alors que leur nombre ne dépassa jamais quelques dizaines de milliers.Certains Kikuyus sans terre allèrent s'embaucher comme journaliers dans les fermes blanches, d'autres furent tolérés sur leurs anciennes terres en tant que « squatters ». Comme l'essentiel des terres allouées aux colons n'était pas cultivées, ni même utilisées, des dizaines de milliers de « squatters » réussirent à obtenir un statut de locataires informels - dont le caractère était néanmoins temporaire et sujet aux humeurs du propriétaire blanc. On les traitait durement et leur situation devint de plus en plus précaire avec le temps.

Ce furent donc les Kikuyus qui se trouvèrent tout naturellement en opposition directe avec les occupants anglais et qui, les premiers, développèrent leurs propres organisations pour protester et résister. Une crise finit par éclater à la fin des années quarante, avec l'insurrection des Mau-Mau - l'armée des sans-terre et des masses laborieuses et pauvres de Nairobi - dont les membres faisaient le serment de lutter pour leur propre indépendance (qu'ils désignaient sous le nom de « Uhuru »), pour leurs terres et leur liberté. On fit beaucoup de bruit autour des cérémonies secrètes au cours desquelles les nouveaux adhérents prêtaient serment. Mais comment auraient-ils pu s'organiser, sinon de façon clandestine, alors qu'ils étaient en situation de quasi-servage et, dans les faits, prisonniers sur leurs propres terres ? Quant à l'usage du « serment », n'était-il pas une pratique courante dans les premiers temps du mouvement ouvrier des pays riches, dans des périodes où les syndicats étaient contraints de s'organiser en secret de peur d'être trahis ? Or au Kenya, où la moindre expression de résistance au régime colonial pouvait valoir au coupable une bastonnade, la torture, voire la mort par pendaison, le risque de trahison par des informateurs était d'autant plus grand.

On estime qu'au début des années cinquante, la quasi-totalité des Kikuyus pauvres et l'essentiel de la classe ouvrière de Nairobi (même si cette dernière n'était pas exclusivement kikuyue) ainsi qu'une forte proportion des squatters kikuyus des campagnes avaient prêté le serment Mau-Mau et payaient les cotisations auxquelles cela les engageait. Comme toute la population des taudis urbains subissait la même oppression, toutes ethnies confondues, la plupart s'engageaient volontiers dans les rangs des Mau-Mau.

Néanmoins, face aux progrès des Mau-Mau, les autorités britanniques en vinrent à emprisonner tous ceux qu'elles soupçonnaient d'avoir prêté serment et nombre d'entre eux furent pendus pour ce seul « crime ».

Les britanniques boutés hors du Kenya

Initialement, les fermiers blancs ne furent pas choisis comme cibles principales par les Mau-Mau. À leurs yeux, le principal problème était l'existence d'une couche de Kikuyus « loyalistes » que les autorités coloniales avaient achetés pour quelques miettes afin de gagner leur soutien - en leur donnant un peu de terres ou des responsabilités locales dans des réserves spécialement créées dans ce but. Ces « loyalistes » formaient une garde armée spéciale contre les Mau-Mau et servaient de tampon entre les sans-terre et les colonisateurs britanniques. Pour les Mau-Mau, on ne pouvait envisager de jeter les Anglais à la mer qu'à condition de régler d'abord leur compte à ces « loyalistes » relativement mieux lotis.

Contrairement à une certaine mythologie, les Mau-Mau ne tuèrent qu'un très petit nombre de fermiers blancs, 32 en tout et pour tout sur une période de huit ans, entre 1952 et 1960. En revanche, 1 819 civils africains furent assassinés par les Mau-Mau durant la même période, soit parce qu'ils servaient dans la Home Guard britannique, soit parce qu'ils apparaissaient pro-anglais. Mais ce furent les Mau-Mau eux-mêmes qui eurent le plus grand nombre de victimes, particulièrement vers la fin de cette période lorsqu'ils durent faire face à des opérations de grande envergure de la part de l'armée britannique, avec un nombre total de victimes probablement proche des 30 000.

La guerre des Mau-Mau revêtit, initialement, un caractère social, opposant, au sein même des rangs kikuyus, l'armée des pauvres et des sans-terre aux propriétaires plus aisés, privilégiés et pro-anglais. Plus tard, les combattants Mau-Mau formèrent des « armées de la terre et de la liberté » qui allèrent s'installer et s'entraîner dans des camps forestiers sur les pentes du mont Kenya et dans le massif d'Aberdare. Leurs cadres avaient souvent combattu durant la Seconde Guerre mondiale et après, dans des régiments comme celui des King's African Rifles - tel était le cas en particulier du fameux « Général China », qui avait combattu en Birmanie.

Ce qui est moins connu à propos des Mau-Mau, c'est le rôle qu'y joua le prolétariat de Nairobi. Ceux qui furent à l'origine des premiers syndicats, comme Fred Kubai et Bildad Kaggia, furent également connus pour leur rôle dans le mouvement des Mau-Mau. Lorsque Nairobi se vit accorder le statut légal de cité par le roi George, en 1950, les ouvriers de la ville organisèrent une grève générale de huit jours, paralysant ainsi la toute dernière-née des villes de l'Empire. Chaque matin des foules énormes de grévistes tenaient meeting avant d'envahir les rues où ils tenaient tête aux gaz lacrymogènes de la police. Les revendications des grévistes étaient simples : l'autonomie immédiate, du maïs à bon marché et des hausses de salaires. Les taudis ouvriers étaient surpeuplés et les chômeurs y étaient bien plus nombreux que ceux qui avaient un emploi - en 1946, il y avait 65 000 chômeurs à Nairobi contre environ 30 000 salariés dans la petite industrie et le commerce. La quasi-totalité de ces prolétaires firent le serment Mau-Mau à un moment ou un autre et ils poursuivirent la lutte avec leurs armes - la grève et le boycott (boycott des bus ou de certains produits, par exemple).

Finalement, en 1954, les autorités britanniques déclenchèrent l'« Opération Anvil » (ou Opération Enclume, ce qui disait tout sur leur objectif d'écraser toute résistance). Les quartiers ouvriers furent encerclés et un système rigoureux de permis de circulation fut introduit afin de permettre à la police de savoir exactement qui sortait ou entrait des zones visées par l'opération. Des milliers d'ouvriers furent arrêtés et des milliers d'autres furent expulsés de Nairobi pour n'avoir pu produire le permis de circulation voulu.

Le régime colonial lança une campagne de « villégiaturisation forcée » au cours de laquelle 1,1 million de squatters kikuyus furent de fait emprisonnés dans 854 villages en l'espace de quinze mois, des villages entourés de barbelés qui avaient tout du camp de concentration. Mais rien de tout cela ne parvint à empêcher la guérilla Mau-Mau de continuer ses opérations et de pénétrer régulièrement les défenses britanniques, libérant les prisonniers et mettant la main sur toutes les armes qu'elle pouvait trouver. Le fait est que, malgré la brutalité des mesures répressives contre les Kikuyus soupçonnés d'aider les rebelles, malgré les pendaisons sommaires de combattants et les tortures qu'on leur faisait subir, et malgré les restrictions aux déplacements des personnes - ou peut-être bien à cause de tout cela - les Mau-Mau ne cessèrent jamais de bénéficier du soutien populaire sans lequel ils n'auraient jamais pu survivre, et encore moins poursuivre leurs opérations militaires.

Cette politique répressive fut un échec, comme le fut l'offensive militaire. Entre la déclaration de l'état d'urgence, en octobre 1952, et la proclamation de l'amnistie pour les Mau-Mau en janvier 1955, douze bataillons de l'armée britannique furent mobilisés pour tenter de vaincre les quelque 20 000 combattants des armées Mau-Mau. Ceux-ci étaient organisés en armées de quelques milliers d'hommes, chacune sous la direction de plusieurs « généraux ». Même les bombes incendiaires de la RAF furent impuissantes à déloger les combattants. À tel point qu'en 1964, on vit émerger de sa cachette un contingent d'un millier de combattants en armes qui avaient tenu bon pendant douze ans dans la forêt, conformément au serment Mau-Mau par lequel ils s'étaient engagés à ne jamais abandonner tant que l'indépendance n'aurait pas été obtenue.

Au total, on estime que 150 000 Mau-Mau ou sympathisants furent enfermés dans des camps pendant l'ensemble de la guerre. Ces camps surpeuplés n'avaient aucune installation sanitaire et dans l'un des plus célèbres, le camp de Manyani, où furent jetés les ouvriers de Nairobi arrêtés lors de l'Opération Anvil, une épidémie de typhoïde toucha plus d'un millier de prisonniers et fit 115 victimes. D'autres souffrirent de pellagre et autres maladies dues au manque de vitamines. En revanche, les tentatives de l'administration d'imposer des travaux forcés aux prisonniers se heurtèrent à une résistance aussi opiniâtre qu'organisée et durent être abandonnées.

En 1960-1961, cinq ans après la défaite supposée des Mau-Mau qui avait justifié l'amnistie de 1955, les autorités britanniques continuaient à se heurter à des rébellions systématiques dans les zones de repeuplement forcé, ne serait-ce que parce qu'il n'y avait pas assez de terres pour tout le monde. Les squatters expulsés des terres des fermiers blancs revenaient les réoccuper et il devint très vite évident qu'il serait impossible de maintenir un contrôle réel sur la population de la colonie sans y consacrer des ressources considérables et surtout très coûteuses.

Mais en 1960, le Premier ministre britannique Harold Macmillan avait déjà lancé la deuxième vague de la décolonisation britannique (après celle de l'après-guerre) dans un fameux discours annonçant un « vent de changements ». Et au Kenya comme dans d'autres colonies où il se trouvait en difficulté, l'État britannique entreprit de rechercher une « stratégie de sortie ».

Les britanniques choisissent Jomo Kenyatta

Dans le cas du Kenya, il s'agissait de nommer des membres de l'élite « loyaliste » kikuyue au gouvernement afin de préparer le terrain à la passation des pouvoirs au profit de la nouvelle bourgeoisie kenyane, elle aussi essentiellement kikuyue, puisque formée de « loyalistes » anti-Mau-Mau. À cette élite « loyaliste » on chercha néanmoins à adjoindre une pincée de leaders Mau-Mau libérés puis « réhabilités », faute de quoi le nouveau régime serait dépourvu de toute crédibilité dans la population.

Ce fut en fonction de ces impératifs que fut choisi le futur président du Kenya « indépendant », Jomo Kenyatta. Intellectuel brillant, Kenyatta avait rejoint l'Association centrale kikuyue (KCA), à la fin des années vingt. Bien que la KCA ait été organisée sur une base ethnique, ses jeunes recrues d'entre les deux guerres étaient souvent impressionnées, sinon attirées par la révolution russe. Ce fut le cas de Kenyatta qui, grâce à l'aide financière du romancier communiste trinidadien George Padmore, partit étudier à l'Université des travailleurs de l'Est, à Moscou, ce qui lui valut la réputation imméritée d'être un « communiste ». De retour au Kenya, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il participa au lancement de la Fédération panafricaine du Ghanéen Kwame Nkrumah, avant de prendre la tête de l'Union africaine du Kenya (KAU), fondée peu auparavant par un politicien populiste kikuyu, Tom Boya, et un militant luo, favorable à une alliance de l'Afrique avec le bloc soviétique, Oginga Odinga (père du Raila Odinga d'aujourd'hui).

Dès la fin des années quarante, il était clair que l'ambition de Kenyatta était d'être le porte-parole des intérêts de la bourgeoisie « loyaliste ». On le vit, par exemple, en 1947, lorsqu'invité à exprimer sa solidarité à des milliers de grévistes du Syndicat des ouvriers africains de Mombasa, après l'arrestation de la direction du syndicat par les Britanniques, Kenyatta recommanda aux ouvriers de renoncer à la grève et de se soumettre aux procédures d'arbitrage exigées par les autorités coloniales afin de « ne pas gêner les affaires ».

Kenyatta n'en passa pas moins neuf ans dans les geôles britanniques sous l'accusation de sympathies envers les Mau-Mau. En fait, cette accusation n'était que pure invention de la part des services spéciaux anglais. D'ailleurs, Kenyatta n'avait jamais manqué une occasion de se démarquer publiquement des Mau-Mau en les décrivant comme des « voyous ». Néanmoins, lorsque les autorités lui rendirent sa liberté, en 1961, un an après la fin de l'état de siège, Kenyatta apparut à la fois comme celui qui avait su résister sans faillir à la puissance coloniale durant toute la durée de l'état de siège, et en même temps comme un leader reconnu de la bourgeoisie « loyaliste », puisque l'un des deux partis de cette bourgeoisie, le KANU (Union africaine nationale du Kenya), l'avait élu à sa tête avant même sa libération. Et c'est pour ces deux raisons que ce fut Kenyatta qui, à la tête d'une bande de politiciens anti-Mau-Mau modérés, fut chargé de garantir à la puissance colonisatrice qu'elle pourrait transmettre le pouvoir à la bourgeoisie africaine en toute tranquillité.

Pour cela encore fallait-il éradiquer, autant que possible, jusqu'au souvenir de la révolte des Mau-Mau dans la conscience collective de la population kenyane. Aussi, lors de son intronisation comme premier chef d'État du Kenya, lors de la cérémonie d'indépendance du 12 décembre 1963, Kenyatta adjura le peuple kenyan d'oublier purement et simplement le combat des Mau-Mau pour la liberté, attitude qu'il devait résumer plus tard dans l'un de ses ouvrages en présentant les Mau-Mau comme « une maladie qu'on a éradiquée et que l'on doit oublier pour toujours ».

L'insurrection Mau-Mau avait sans doute montré ses limites nationalistes, et en particulier son incapacité à élargir son horizon politique au-delà d'une guérilla menée contre les auxiliaires africains de la colonisation. Et cela l'avait empêchée de prendre en compte le bouillonnement de révolte qui se faisait jour alors aux quatre coins de l'Afrique colonisée et dont la jonction aurait pu doter les masses pauvres africaines d'un formidable levier politique et social.

La seule idée que les masses pauvres puissent reprendre les armes un jour avait déjà de quoi la faire frémir. Mais ce qui la terrifiait plus que tout, c'était le caractère social qu'avait pris le soulèvement Mau-Mau et en particulier la force potentielle de la classe ouvrière kenyane qui s'était manifestée concurremment à ce mouvement. Les autorités coloniales mirent d'ailleurs tout en œuvre pour réduire ce potentiel, en particulier en détruisant les organisations dont s'étaient dotés les travailleurs, dont les responsables se virent infliger de lourdes peines de prison. Par le jeu des déplacements forcés de population, les autorités anglaises vidèrent les quartiers ouvriers qu'elles avaient quadrillés de leurs éléments les plus conscients, majoritairement kikuyus, qui furent envoyés dans des zones rurales pour être remplacés par des ruraux d'ethnie luo ou autres. Ainsi la puissance coloniale planta-t-elle délibérément la semence de ce qu'elle espérait bien voir devenir un jour une source de division dans les rangs de la classe ouvrière kenyane.

Restait pour la Grande-Bretagne à obtenir l'assentiment des grandes puissances impérialistes, et surtout de l'impérialisme américain, à sa politique de désengagement au Kenya. Cela n'alla pas sans mal. La Guerre froide battait son plein et le Kenya était entouré d'États dont les dirigeants jouaient la carte sinon de l'alliance avec le bloc soviétique, tout au moins celle du non-alignement, au grand dam de Washington. Kenyatta traînait encore derrière lui, tout au moins aux yeux de la CIA, sa réputation de « communiste ». Mais il sut faire ce qu'il fallait pour calmer les craintes de Washington et attirer ses faveurs. Contre toute attente, il s'affirma d'emblée comme un chaud partisan d'une alliance avec l'Ouest. Et il passa de la parole aux actes en invitant les anciens fonctionnaires britanniques à conserver leurs places, et leurs privilèges. Mais surtout, à la première occasion qui se présenta, un mois à peine après l'indépendance du pays, il se tourna vers l'ancienne puissance coloniale en lui demandant son assistance militaire contre une rébellion dans les rangs de la minorité somalie, puis contre une mutinerie dans l'armée kenyane elle-même, à Nairobi. À partir de ce moment, un contingent de l'armée britannique resta stationné en permanence au Kenya et le régime de Kenyatta devint l'enfant chéri de l'impérialisme qui, du coup, lui passa bien des choses.

On ne parla guère dans les capitales occidentales du caractère de plus en plus dictatorial du régime de Nairobi, ni du régime de parti unique qui y fut institué, ni des rapines auxquelles se livrait une poignée de ses dignitaires pour s'enrichir aux dépens de la population. Kenyatta, comme ceux qui le suivirent à la tête du régime, bénéficièrent tous de la même complaisance que l'impérialisme réserve sur tous les continents à ses hommes de main.

La Mafia au pouvoir

Pour Kenyatta, ce qui restait de la tradition Mau-Mau et de l'esprit de rébellion qui y était associé parmi les masses pauvres, continuait à constituer une menace pour la faible bourgeoisie kenyane. Aussi Kenyatta organisa-t-il l'élimination de tous les dissidents, en particulier de gauche - qu'il les fit assassiner ou bien « juste » torturer et jeter en prison sans autre forme de procès.

Mais pire encore, cette période de l'histoire du Kenya, du début du soulèvement des Mau-Mau à la consolidation du régime de Kenyatta, planta le décor d'une tragédie qui ne cessa de se jouer et de se rejouer par la suite au fil des décennies et que l'on a vue de nouveau à l'œuvre au cours de ces derniers mois.

Kenyatta encouragea les fermiers blancs à ne pas partir tout en offrant des conditions plus qu'avantageuses à ceux qui le souhaitaient et nombre d'entre eux en profitèrent. Mais ce ne furent pas les paysans sans terre qui bénéficièrent des terres ainsi libérées, ce furent la famille de Kenyatta et son clan politique. Quant aux propriétaires fonciers « loyalistes », non seulement ils purent conserver les terres qu'ils avaient reçues à titre de récompense des Anglais dans les réserves, mais ils se virent octroyer des pouvoirs administratifs locaux.

De ce fait, la soif de terres des Kikuyus pauvres resta inassouvie. La seule façon pour eux de s'en procurer devint, s'ils en avaient les moyens, d'en acheter ou d'en louer dans des régions qui étaient traditionnellement habitées par d'autres ethnies, Kalenjin, Massai, Luo ou autres. De là naquit la légende, toujours bien vivace aujourd'hui, selon laquelle les Kikuyus auraient acquis leurs terres en dépossédant les autres ethnies.

Ainsi arriva-t-on, à l'issue de cette période, à une situation paradoxale où l'idée d'une « hégémonie » et de « privilèges » monopolisés par les Kikuyus s'appuyait sur l'existence d'une couche infime de possédants accaparant toutes les richesses et tous les pouvoirs, que les colonisateurs avaient recrutée artificiellement dans les rangs kikuyus. Et le fait que l'écrasante majorité des Kikuyus continuait à vivre dans la même pauvreté que le reste de la population kenyane, ne les empêchait pas d'être accusés d'avoir spolié les autres ethnies de leurs terres !

Lorsque Kenyatta décéda, en 1978, son vice-président Daniel Arap Moi le remplaça sans soulever la moindre opposition et entama un règne qui devait durer 24 ans. Ce fut sous le régime de Moi que les grandes entreprises britanniques et américaines commencèrent à prendre le contrôle de l'agro-business kenyan et à le développer - les fleurs, le thé, le café et la canne à sucre - ce qui obligea le régime à importer du maïs d'Afrique du Sud et des États-Unis.

La crise agricole qui s'ensuivit, exacerbée par une période de sécheresse, amena les opposants du régime à tenter leur chance dans une tentative manquée de coup d'État militaire, en 1982. Parmi les participants à ce coup d'État se trouvait un jeune intellectuel, fraîchement émoulu d'une université d'Allemagne de l'Est, du nom de Raila Odinga. Cette aventure devait lui valoir un total de neuf années dans les geôles de Moi. Cela n'empêcha pas Raila Odinga d'offrir son soutien à Moi après sa réélection en 1997, ni Moi d'admettre Raila Odinga au sein du KANU peu après, et même de lui offrir le poste de secrétaire général ainsi que le portefeuille de ministre de l'Énergie.

Contrairement à la plupart des dignitaires du régime, Moi était né dans une famille de l'ethnie kalenjin et il s'en servit avec des résultats qui, par bien des côtés, furent encore plus terribles que les affrontements de ces derniers mois. Lors de la préparation des élections de 1992, il ordonna à sa garde prétorienne (baptisée par euphémisme Unité d'utilité générale ou GSU) d'organiser des pogromes contre des « immigrants » luyas, luos et kikuyus qui étaient allés s'installer dans la vallée du Rift. Ces pogromes firent officiellement 1 500 morts. Lors des élections de 1997, le GSU reçut l'ordre d'étendre ses opérations, dans certaines régions côtières en particulier, et le bilan s'alourdit, atteignant 2 000 morts. Ces pogromes continuèrent après les élections et pendant plusieurs mois en 1998, mais cette fois pour « punir » des communautés kikuyues qui, selon Moi, n'avaient pas voté « correctement ».

Lorsque Moi fut finalement écarté, il avait perdu tout crédit dans la population et était l'objet d'une haine féroce de la part d'une majorité d'entre elle. Cela ne l'empêche pas, encore aujourd'hui, de poursuivre une vie de luxe à peine troublée par les innombrables enquêtes pour corruption dont il est l'objet.

Le moins que l'on puisse dire de la scène politique kenyane et de ses institutions, qui n'ont guère changé depuis qu'elles ont été façonnées par la décolonisation, est qu'elles sont marquées par la pire des corruptions. Le cas de Kibaki est typique à cet égard. Ancien professeur d'université, il a siégé au gouvernement sous Kenyatta dès sa première élection sur les listes du KANU, en 1963. Il occupa divers postes puis fut promu à la vice-présidence sous Moi, tout en conservant son portefeuille des Finances. Il conserva cette position jusqu'au jour de 1988 où il cessa d'être dans les bonnes grâces de Moi et fut relégué au ministère de la Santé. Lorsque Moi ouvrit les vannes du multipartisme, en 1991, Kibaki quitta le KANU pour créer son propre parti et se présenter sans succès à l'élection présidentielle de 1992 contre Moi, puis une nouvelle fois, toujours en vain, en 1997, jusqu'à ce qu'il l'emporte finalement, en 2002.

On dit de Kibaki qu'il est l'un des hommes les plus riches du Kenya, mais il est difficile de trouver des chiffres sur sa fortune personnelle (qui n'est certainement pas dans une banque kenyane). D'origine modeste, il a acquis tous ses avoirs alors qu'il était au pouvoir et il y a peu de chances que sa fortune résulte d'investissements astucieux effectués avec son salaire officiel...

Quant à Raila Odinga, bien que certains de ses adversaires l'aient décrit comme un « communiste » (était-ce parce que l'une de ses promesses a été d'introduire un système d'aide sociale pour les pauvres ou bien à cause du passé tumultueux de son père ?), il semble encore plus riche, avec une fortune personnelle évaluée à onze millions d'euros. Une partie de cette fortune lui vient de son entreprise d'hydrocarbures, la Pan African Petroleum Company, qu'il acquit, comme par hasard, alors qu'il était ministre de l'Énergie de Daniel Arap Moi. L'empire familial des Odinga est regroupé au sein de Spectre International, qui acquit une entreprise de molasse lors de sa privatisation sous Moi, et dont il revendit 55 % des actions à un groupe canadien, en faisant un bénéfice modique de 1 600 % ! Depuis, grâce aux investissements canadiens, cette usine, dans laquelle la famille Odinga conserve 45 % des parts, est devenue l'une des plus importantes du Kenya.

Le caractère mafieux de sa vie politique n'empêcha pas le Kenya, après avoir été un bastion de l'anti-communisme pendant la Guerre froide, de devenir un bastion de la « guerre contre le terrorisme » de Bush, en même temps que le représentant semi-officiel de Washington dans les tentatives de règlements politiques des conflits régionaux, que ce soit en Ouganda, au Soudan ou en Somalie. Ce n'est pas par hasard si l'attentat contre l'ambassade des USA à Nairobi a été l'un des tout premiers revendiqués par Ben Laden : le régime kenyan ne fait-il pas figure d'agent stipendié de l'impérialisme dans la région ?

Il ne faut donc pas s'étonner de ce que les événements qui ont suivi les élections de décembre dernier au Kenya aient entraîné un tel défilé de grands noms de la diplomatie régionale et internationale dans la capitale kenyane, sans commune mesure avec ce que l'on a pu voir à l'occasion d'événements similaires en Côte-d'Ivoire, par exemple. Non pas que le sang versé dans les émeutes ait ému les capitales occidentales. Ce qui a ému l'Occident, c'est la peur que l'instabilité politique qui se développait au Kenya fasse perdre à ce pays la faculté de jouer son rôle de pilier régional de l'impérialisme.

Partenaires, puis rivaux

Normalement, Raila Odinga aurait dû prendre la suite de Moi en tant que candidat du KANU à l'élection présidentielle de 2002 (Moi ne pouvant pas briguer légalement un nouveau mandat). Mais Moi se choisit un autre successeur, considérant sans doute qu'Odinga ne le laisserait pas continuer à tirer les ficelles du pouvoir de sa retraite forcée. C'est ce choix qui amena Odinga à prendre la tête d'une scission du KANU qui, avec d'autres opposants, forma la Coalition nationale arc-en-ciel (NARC). Mais au lieu d'Odinga, celle-ci choisit Kibaki comme candidat, qui fut élu par une large majorité.

Kibaki ayant fait de la lutte contre la corruption l'un des axes de sa campagne électorale, l'année suivante il nomma John Githongo, directeur de la section kenyane de l'ONG anti-corruption Transparence internationale pour faire la chasse à la corruption. Mais en 2005, Githongo s'exila en Angleterre, expliquant qu'après avoir découvert une série de contrats bidons ayant permis à des amis de Kibaki de s'approprier des millions de dollars aux dépens de l'État, il craignait pour sa propre vie.

La même année, l'alliance Odinga-Kibaki fut rompue sur le texte d'une nouvelle constitution que Kibaki entendait soumettre à référendum. Il faut dire que c'était un texte pour le moins réactionnaire qui renforçait la centralisation du pouvoir. Il enlevait aux responsables locaux le droit d'attribuer des parcelles de terre, créait des tribunaux chrétiens (les tribunaux musulmans existent déjà), interdisait les partis régionaux et rendait l'avortement illégal quel qu'en soit le motif. En prime, par pure démagogie, il interdisait aux étrangers de posséder des terres et prévoyait l'élection de tous les responsables locaux.

Ce texte entraîna la défection de sept des ministres de Kibaki, ou tout au moins c'est le prétexte qu'ils fournirent pour rejoindre l'opposition, y compris Raila Odinga. Et ils entreprirent de faire campagne pour le « non » qui l'emporta par plus d'un million de voix, avec 46 % d'abstentions. De toute évidence, nombre d'électeurs avaient saisi cette occasion pour censurer le régime de Kibaki.

Odinga et un certain nombre de partisans du « non » décidèrent alors de créer un nouveau parti, le Mouvement démocratique orange (ODM). Peut-être s'agissait-il d'une référence à la couleur de l'orange, symbole du « non » dans le référendum, ou bien à la « révolution orange » en Ukraine, ou peut-être aux deux ? Odinga obtint le ralliement de William Ruto, un politicien kalenjin de la vallée du Rift, et celui de l'ancien vice-président Musalia Mudavadi, de la province de l'Ouest, ce qui eut une certaine importance car c'est dans ces deux régions que l'ODM obtint le gros de ses voix lors des élections de 2007. L'un et l'autre n'en étaient pas moins des individus plutôt douteux. Ruto, un ancien leader de l'organisation de jeunesse du KANU, était l'objet de poursuites pour avoir détourné des sommes considérables aux dépens de l'État sous le régime de Moi. Quant à Mudavadi, il avait été ministre des Finances sous Moi à l'époque où son gouvernement avait été mêlé à un détournement de sept millions d'euros des caisses de l'État dans le cadre de ce que l'on appela le « scandale Goldenberg ».

Quant à l'ODM lui-même, c'était une tromperie qui ne présentait rien de nouveau ni de démocratique. Et il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'il y ait eu bien des points communs avec le mouvement ukrainien pro-américain de la « révolution orange », puisque le stratège électoral de l'ODM, un certain Dick Morris, avait été justement le maître d'œuvre de la stratégie médiatique du mouvement ukrainien pour le compte de l'administration américaine.

Comme, après le départ des dissidents, le nouveau gouvernement était principalement formé de Kikuyus issus du clan de Kibaki, Odango eut tôt fait de le décrire comme « la mafia du Mont Kenya » et dans sa propagande, l'ODM commença à laisser entendre qu'il devenait nécessaire de mettre un terme à l'« hégémonie » kikuyue sur l'économie du pays.

Ce fut l'une des raisons pour lesquelles la question du fédéralisme devint l'un des points centraux de cette dernière campagne. L'ODM argumenta que c'était la seule façon de mettre fin à l'injustice et à la pauvreté que subissaient les autres provinces par rapport au centre du pays, auquel la domination kikuyue garantissait de meilleurs équipements. Dans les faits, il s'agissait d'un appel à un fédéralisme à base ethnique, qui ne pouvait qu'impliquer l'organisation de violences ethniques et l'expulsion des « ethnies étrangères » hors des territoires qu'elles avaient « occupés ». Et tout cela uniquement pour permettre à une faction politicienne de défendre ses intérêts particuliers face à une autre faction politicienne.L'ODM s'assura que les ressentiments de la population, enflammés par des relents d'ethnisme, bouillonneraient sous la surface au moment du vote, dans l'espoir d'influer sur son résultat. Et ils ont sans doute influé sur le résultat, mais surtout il ont déterminé l'explosion qui s'est produite à partir du 30 décembre et les flots de sang qui en ont résulté.

La préparation d'un désastre

La période qui précéda les élections du 27 décembre avait été relativement calme, ce qui est plutôt rare. C'est après que les troubles commencèrent. La cause immédiate en fut évidemment la fraude manifeste dans l'élection présidentielle. Et le fait que Kibaki ait décidé de prêter serment sans attendre, alors que les rues commençaient déjà à se remplir d'émeutiers et que la liste des morts commençait à s'allonger, n'a fait que jeter de l'huile sur le feu.

Les résultats officiels publiés par la Commission électorale donnèrent à Kibaki 4 578 034 voix contre 4 352 860 à Odinga. Or, dans 72 des 210 circonscriptions parlementaires, les chiffres publiés par les responsables locaux donnaient de bien meilleurs résultats à Odinga que ceux publiés plus tard par la Commission électorale à Nairobi, avec des différences allant de 10 à 30 000 voix. Tout se passait comme si le nombre des voix de Kibaki avait « augmenté » de quelques dizaines de milliers au cours du trajet entre la circonscription et la capitale, juste assez apparemment pour que, en répétant le fait dans chaque circonscription, cela permette à Kibaki d'arriver en tête, mais pas trop, de façon à ce que le résultat rende un son quand même crédible. Le président de la Commission électorale dut admettre : « Je ne sais pas qui a remporté cette élection et je ne le saurai pas tant que je n'aurai pas vu les relevés de dépouillements originaux, ce que je ne peux pas faire tant que les tribunaux ne m'y ont pas autorisé. »

Cela étant, l'ODM avait déjà remporté une victoire décisive sur tous les autres partis dans le cadre des élections parlementaires qui se tenaient en même temps. Sur les 210 sièges à pourvoir, l'ODM en avait obtenu 99 contre 43 pour le PNU de Kibaki, 16 pour l'ODM-Kenya (une scission de l'ODM) et 14 pour le KANU, le vieux parti unique. L'ODM n'avait sans doute pas tout à fait assez pour gouverner contre tous les autres partis, mais il y avait assez de petites formations en mal d'une bribe de pouvoir pour qu'il lui soit facile de former une coalition lui permettant d'atteindre la barre des 106 sièges lui assurant la majorité absolue.

Le contraste entre les résultats des deux élections rendait la fraude dans l'élection présidentielle d'autant plus flagrante et l'annonce de la victoire de Kibaki suffit à mettre immédiatement le feu aux poudres. Dans les centres urbains, et en particulier dans les taudis de Nairobi, on pouvait penser au début que les partisans d'Odinga s'en prenaient à ceux de Kibaki pour exprimer leur frustration d'être privés du changement social auquel ils aspiraient (même si attendre un quelconque changement de l'ODM était une illusion).

Mais il ne fallut pas longtemps pour que les affrontements prennent un contenu ethnique. Les Kikuyus furent pris à parti comme s'ils étaient des supporters « naturels » de Kibaki, parce que la propagande électorale de l'opposition avait accusé Kibaki de favoriser les Kikuyus. Au-delà des sympathies politiques, comme l'ODM avait fait en sorte d'apparaître comme le porte-parole d'une alliance entre les Luos et les Kalenjins qui visait à combattre les « privilèges » des Kikuyus, cela permit aux nervis en mal de pogromes de convaincre les Luos de s'en prendre aux Kikuyus. De sorte que bon nombre de Kikuyus durent fuir les bidonvilles de Nairobi tandis que leurs taudis ou leurs boutiques étaient en feu.

Dans la vallée du Rift, ce furent les gangs kalenjins qui s'attaquèrent aux fermiers kikuyus. Mais là, tout indique que les violences furent bien plus organisées, destinées avant tout à régler de vieux comptes liés au problème de la terre dont les Kalenjins accusaient les Kikuyus de les avoir spoliés. Ainsi, les 35 femmes et enfants qui furent brûlés vifs dans une église à Eldoret appartenaient à des familles de fermiers kikuyus et s'étaient réfugiés là pour échapper aux machettes de « guerriers » kalenjins, dont l'expédition avait été préparée par des notables locaux.

Il ne fallut ensuite que quelques jours pour que les affrontements gagnent l'ensemble des provinces centrales et de l'ouest du pays.

En fait, on peut dire que l'ODM avait pour ainsi dire écrit par avance le script de la tragédie qui allait se dérouler. Avant les élections, Odinga avait prédit qu'elles seraient truquées et il avait fait en sorte que cette prédiction soit très largement reprise par les médias. Bien sûr, tout le monde s'attend à un certain degré de truquage au Kenya. Mais tout indique que l'ODM avait préparé par avance des démonstrations de force, sous prétexte de faire s'exprimer la « volonté du peuple », de façon à permettre à Odinga de s'emparer du pouvoir indépendamment du résultat de l'élection. C'est ainsi qu'à Eldoret, trois policiers furent lynchés par des bandes de jeunes avant même l'ouverture du scrutin, parce qu'on les accusait d'être venus dans le but de truquer le scrutin en faveur de Kibaki.

Il ne faut donc pas s'étonner que la seule annonce de la victoire de Kibaki ait suffi à faire déborder immédiatement une marmite de lave déjà chauffée à blanc, que les émeutes aient aussi rapidement pris la forme d'affrontements inter-ethniques et que le sang ait commencé à couler aussitôt.

Le coût exorbitant du parasitisme politicien

Malgré les événements de ces derniers mois, et surtout depuis que Kibaki et Odinga se sont formellement raccommodés, le régime kenyan continue à être cité en exemple par les dirigeants impérialistes comme celui d'un pays « en voie de développement » (mais ça dépend pour qui !) dans lequel le « multipartisme » aura été une réussite et un modèle édifiant de « démocratie ».

Mais quelle est la signification d'un tel « multipartisme » dans lequel les mêmes politiciens n'en finissent plus de se recycler d'un parti dans un autre ?La population kenyane est-elle supposée oublier que les deux rivaux d'hier sont coutumiers de volte-face comme celle d'aujourd'hui, eux qui sont sortis du même sérail, celui du dictateur Daniel Arap Moi, avant de s'allier contre Moi pour bloquer sa tentative de faire élire le successeur qu'il s'était lui-même choisi, en 2002 ? S'ensuivirent trois ans où Odinga fut ministre des Travaux publics et du Logement sous son allié Kibaki, pour finalement passer en dissidence en 2005 avec le soutien discret de l'ancien dictateur Arap Moi, retraité mais toujours actif, tandis que l'ancien rival d'Odinga, Uhuru Kenyatta, rejoignait l'ODM qu'Odinga venait de créer. Et voilà que pour finir aujourd'hui, tout ce beau monde se retrouve sous un même toit... jusqu'à la prochaine rupture. Autant dire que dans le chassé-croisé d'alliances et de ruptures qui constitue la vie politique kenyane, toutes les combinaisons sont permises. Un tel chassé-croisé n'aurait sans doute rien d'exceptionnel - y compris dans les pays dits « démocratiques » - s'il ne se doublait pas d'une manipulation démagogique éhontée des frustrations des masses pauvres, conjuguée à l'utilisation de l'ethnisme comme moyen de pression entre rivaux, avec pour résultat les confrontations qui ont marqué toutes les élections depuis l'indépendance du Kenya et, en fait, bien d'autres événements dans sa vie politique. C'est avec la peau des autres, et surtout celle des pauvres, que les politiciens de ce « multipartisme » si cher à l'impérialisme jouent depuis un demi-siècle.

Que réserve l'avenir à la population kenyane ? Un premier test sera fourni par ce qui se passera lors du retour des 300 000 réfugiés. Le régime saura-t-il et aura-t-il la volonté politique de retenir les nervis qu'il a lâchés ces derniers mois ? Et qu'en sera-t-il des nervis qui ne reconnaissent pas son autorité, ni aucune autorité d'ailleurs, parce que leur seul ressort est le cynisme et la haine que leur inspire leur extrême pauvreté ? Or de tels individus existent et certains sont même armés et organisés.

Parmi eux, il y a la secte chrétienne des Mungikis, dont les membres se recrutent parmi la jeunesse des bidonvilles les plus pauvres et qui survivent en grande partie grâce au racket de la population. Parce qu'elle n'est pas recrutée sur une base ethnique, cette secte a fourni des nervis à tous les politiciens en mal de gros bras, et ils ont joué un rôle à ce titre dans les affrontements récents. C'est d'ailleurs grâce à ce rôle d'exécuteurs des basses œuvres de la classe politique que la secte a pris de l'importance au cours des deux dernières décennies. Mais, du coup, certains de ses leaders ont fini par concevoir des ambitions politiques. L'un d'entre eux, Maina Njenga, est actuellement en prison, officiellement pour port d'armes, mais en fait parce qu'il prétendait, au nom des services rendus dans le passé à Kibaki, se présenter aux dernières élections dans une circonscription située dans le pré carré de ce dernier. Et aujourd'hui, ce sont les Mungikis qui organisent des émeutes armées dans les grandes villes du pays, pour obtenir la libération de leur leader autant que pour affirmer leur existence politique. Qui peut dire à qui les Mungikis vendront leurs services demain ou quelle politique ils choisiront de mener pour défendre ce qu'ils considèrent comme leurs propres intérêts, sinon que ce sera forcément aux dépens de la population pauvre ?

Ce qui est sûr, en revanche, c'est que face au parasitisme sanglant des politiciens, à celui de la bourgeoisie kenyane comme à celui de l'impérialisme, le prolétariat kenyan a besoin d'un parti qui soit l'expression de ses intérêts politiques et sociaux, ce que jamais aucun des nombreux partis qui se sont succédé sur la scène politique n'a été. Seul un tel parti aurait les moyens de constituer un pare-feu efficace à l'utilisation de l'ethnisme par les politiciens, en unifiant les rangs des masses pauvres autour de la lutte pour un avenir enfin débarrassé de cette violence fratricide, de la pauvreté qui l'alimente et du capitalisme qui en est la cause.

20 avril 2008

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