Lutte ouvrière dans le mouvement trotskyste

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juillet-août 2022

Cet article est composé d’extraits des interventions que nous avons faites le 28 mai dernier à Presles, lors de notre fête annuelle, dans le cadre d’un forum que nous avons consacré à la politique de Lutte ouvrière dans le mouvement trotskyste. Ce forum était organisé en lieu et place du débat traditionnellement organisé avec le Nouveau parti anticapitaliste (NPA), après que ­celui-ci eut refusé d’y participer.

Le NPA, le vote Macron, Mélenchon et la Nupes

Concernant la situation politique en France, je voudrais commencer par revenir sur la position du NPA par rapport au deuxième tour de l’élection présidentielle. Après avoir commencé par dire, au soir du premier tour, qu’aucune voix ne devait aller à Le Pen, en critiquant vaguement « la politique libérale de Macron », ils ont très vite cessé de parler de Macron pour répéter qu’il était « vital que l’extrême droite soit battue ». Ce qui représente, sans le dire clairement, un appel à voter pour Macron.

Beaucoup de travailleurs ont préféré s’abstenir plutôt que de choisir entre la peste et le choléra. D’autres travailleurs, nombreux malheureusement, sont à ce point désorientés qu’ils ont voté Le Pen pour chasser Macron. Apparaître comme préférant Macron revient à se couper de ces travailleurs-là. Il y avait un combat politique à mener, des discussions à avoir avec beaucoup de travailleurs, non pas pour les convaincre de soutenir Macron, celui qu’ils considéraient comme un ennemi, voire leur pire ennemi, mais pour tenter de les convaincre que la politique menée par Macron n’était pas liée à sa seule personnalité, mais qu’elle était celle que la bourgeoisie exigeait de celui qui gérait ses affaires, et qu’elle exigerait de tous ceux qui prétendaient occuper cette place, quelle que soit leur étiquette politique.

Après avoir appelé à soutenir Macron, la direction du NPA s’est engagée dans des discussions avec l’Union populaire de Mélenchon. L’objectif était, selon le NPA, d’aboutir à l’« unité d’action dans la rue et dans les urnes », formule à laquelle les camarades du NPA ont souvent recours, pour justifier cette fois un accord électoral avec la gauche réformiste. Mélenchon vient du PS, il se présente lui-même comme mitterrandolâtre. Il a été ministre dans le gouvernement dirigé par Jospin, entre 2000 et 2002, alors que Chirac était président. C’est ce politicien bourgeois, de la gauche réformiste, que le NPA présente comme « incarnant un réformisme renouvelé », avec un « positionnement plus radical que ce qu’incarnait le PS depuis 1983 ». Pour présenter Mélenchon et son smic à 1 500 euros comme du radicalisme renouvelé, il faut vraiment se contenter de peu !

Dans la déclaration de son conseil politique national du 5 mai, le NPA est revenu sur son objectif et sur la façon dont ces discussions ont évolué : « Nous souhaitons qu’une majorité de gauche de rupture, au moins le plus d’élus possible, puisse exister à l’Assemblée. […] Une dynamique d’union serait un signal positif en direction du mouvement social et des luttes, redonnant confiance aux opprimés et aux exploités […]. Sur le plan programmatique, nous avons écrit un texte. » Ils ajoutent qu’ils étaient prêts à soutenir le gouvernement, « avec Mélenchon pour Premier ministre ». Et puis, patatras, il y a eu l’accord avec les Verts, et surtout avec le PS !

Cet accord avec le PS, le NPA y a vu « un point de bascule ». Comme si l’alliance de LFI avec le PS était une surprise, une trahison, comme si ce n’étaient pas ces partis-là, le PS et les Verts, leurs réseaux, que Mélenchon voulait mettre derrière lui, le NPA n’étant que la cinquième roue du carrosse.

Toujours dans ce texte, bien moins que des questions programmatiques, le NPA se plaint du fait que les mélenchonistes ne lui ont proposé que cinq circonscriptions, « dont aucune n’est éligible ». Constatant que le PS s’est vu accorder trois fois plus de circonscriptions que ce qu’il a pesé, et « le NPA trois fois moins », ces camarades en ont conclu que « l’Union populaire aurait souhaité une participation du NPA à la Nupes, mais sans possibilité d’existence réelle en son sein ».

Pour dire les choses simplement, Mélenchon souhaitait pouvoir associer l’étiquette NPA, mettre un peu de couleur rouge sur la façade de l’union de la gauche, sans rien concéder au NPA. Eh bien c’est exactement ce qui se passera ! En effet, pas rancunier, comme l’a développé Philippe Poutou dans une conférence de presse mercredi 25 mai, le NPA soutiendra, d’une façon militante, donc en faisant leur campagne, les « candidats de gauche de rupture » de la Nupes, sans même participer à la Nupes ! « On s’inscrit dans la campagne sans être dans l’accord », a-t-il dit !

Pour ces camarades, cet accord électoral qu’ils souhaitaient, c’était, prétendent-ils, pour encourager les luttes. En quoi est-ce un encouragement aux luttes que de soutenir un Mélenchon qui déclarait au moment de la présidentielle qu’en votant pour lui, on économiserait des kilomètres de manifestations ! Développer les illusions dans cette gauche très vaguement réformiste, en quoi est-ce un encouragement aux luttes ? En tout cas, Mélenchon souhaite, lui, que ce ne soit pas le cas et il le dit clairement.

Et si les luttes se développent, ces illusions peuvent avoir des conséquences encore plus dramatiques ! Car ces luttes seront menacées d’être dévoyées et trahies par des politiciens comme Mélenchon.
Rappelons que, quand les travailleurs se sont lancés dans une grève avec occupation d’usines en mai-juin 1936, les dirigeants syndicaux, les dirigeants du PC et du PS ont réussi à convaincre les travailleurs qu’il fallait savoir terminer une grève et laisser du temps au gouvernement de Front populaire de Blum pour faire le reste. Le reste n’est jamais venu, car Blum a fait mine de découvrir le « mur de l’argent ». Les illusions dans la gauche de l’époque ont désarmé les travailleurs face à la contre-offensive patronale qui est venue très rapidement après, car les patrons, eux, n’abandonnent jamais !

Rappelons que les trahisons de la gauche au pouvoir, depuis celles de Mitterrand, de Jospin et, la dernière en date, avec Hollande, ont joué un rôle décisif dans le recul de la conscience politique des travailleurs, en discréditant les partis de gauche, en démoralisant leurs militants. On ne sait pas si l’opération politique de Mélenchon va suffire à effacer des années de trahison et à ranimer les illusions dans l’union de la gauche. Mais la direction du NPA considère qu’il n’y a rien de plus urgent que de contribuer à aider Mélenchon à le faire. Cela ne peut que préparer les trahisons de demain, qui auront des conséquences encore plus dramatiques s’il y a des luttes !

En réalité, la direction du NPA a besoin de trouver des justifications théoriques à un opportunisme qui a toujours le même fondement : à toutes les époques, ils sont toujours à la recherche d’un mouvement qui marche, qui a du succès, pour « s’insérer dedans », comme ils disent ; ou, pour parler plus simplement, ils sont toujours à la recherche d’une locomotive à laquelle raccrocher leur wagon, ce qui les amène à suivre ici la gauche réformiste.

Cette démarche est assez bien illustrée dans un article récent intitulé « L’avènement d’une nouvelle gauche », dans la revue L’Anticapitaliste du mois de mai. L’auteur écrit, parlant du NPA : « Notre activité se résume souvent à la propagande et à la participation – parfois même de l’extérieur – aux combats syndicaux. » Et de conclure : « Nous avons besoin d’un choc pour nous reconnecter aux préoccupations et aux modes d’action réelle des classes populaires. » En quoi consiste ce choc, nous l’apprenons juste après : « Dans le 20e arrondissement de Paris par exemple, nous tentons de nous intégrer à la campagne de Danièle Simonnet [une des principales dirigeantes de La France insoumise], qui combine des moments de débats collectifs avec un travail systématique de rencontre des habitants de ce quartier très populaire par les diffusions de tracts devant les écoles et le porte-à-porte le soir. »

Eh bien nous, ce « travail systématique », nos camarades le connaissent et le font pour défendre les idées révolutionnaires ! Parce que je ne sais pas si c’est plus facile de se présenter devant les travailleurs en porte-à-porte avec l’étiquette Nouvelle union populaire, mais nous ne voulons pas mentir aux travailleurs, nous comporter comme des marchands d’illusions. Ces marchands d’illusions, nous les dénonçons au contraire.

Dans le même article, l’auteur écrit que le NPA présentera des listes alternatives dans une grosse dizaine de circonscriptions, en particulier contre des candidats issus du PS, des Verts, voire de LREM. Mais, explique l’auteur, « nous devons éviter l’écueil de construire des listes qui viseraient à dénoncer les réformistes ». De ce fait, pour ne citer que cet exemple, le NPA a décidé de ne pas présenter de candidat face au dirigeant des Verts, Julien Bayou, dans la 10e circonscription de Paris. Dans un communiqué, le NPA explique : « Nous n’étions pas en mesure de susciter une candidature unitaire alternative, aucune force ne se détachant de la Nupes contre la candidature de Bayou. » Et de poursuivre : « Notre candidature n’aurait eu qu’un impact sans doute dérisoire, compte tenu du fait que la Nupes frôle 50 % sur la circonscription. »

Eh bien nous, c’est tout l’inverse ! Lutte ouvrière a présenté des candidats face à Bayou, à Simonnet, face aux réformistes, pour dénoncer leurs mensonges devant les travailleurs, pour dénoncer ces marchands d’illusions ! Face à Simonnet, dans le 20e arrondissement de Paris, Arnaud Charvillat, facteur, un militant qui travaille à La Poste du 20e, est candidat et fera campagne, même en sachant que son score sera peut-être dérisoire, suivant les critères du NPA. Nous pensons, nous, que l’essentiel n’est pas le résultat, car nous ne sommes pas électoralistes. Nous pensons qu’il est essentiel de s’adresser directement aux travailleurs, en tenant le langage de communistes révolutionnaires et non celui de réformistes un peu teintés de rouge ! Que l’objectif, dans une telle campagne, est de préparer l’avenir et de permettre à ceux qui, dès aujourd’hui, sont susceptibles, même très minoritaires, de se reconnaître dans ce programme, dans ces idées, de les conforter, de leur dire qu’ils ont raison de penser ça, qu’ils doivent être fiers d’avoir confiance dans les luttes de la classe ouvrière, et seulement dans ces luttes, pour changer la société.

Le NPA et la guerre en Ukraine

Les camarades du NPA témoignent du même opportunisme envers des nationalistes ukrainiens que celui dont j’ai parlé vis-à-vis de l’union de la gauche. Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la position du Secrétariat unifié, le courant auquel appartient le NPA, consiste à revendiquer la livraison d’armes à l’Ukraine et à exiger des sanctions contre la Russie. « Par solidarité avec la résistance ukrainienne », expliquent-ils.

L’invasion de l’Ukraine avait de quoi choquer, horrifier, il fallait la condamner, la dénoncer, dénoncer les méthodes de terreur de Poutine et son mépris total pour les populations ukrainiennes, et aussi russes, qui se retrouvaient plongées dans une guerre fratricide. Mais que des militants se disant révolutionnaires, trotskystes pour certains, réclament « des armes pour l’Ukraine », sans distinguer les intérêts sociaux opposés, c’est choquant ! Ils sont capables de parler de lutte de classe dans leurs textes, et en même temps ils considérèrent que ça ne joue plus de rôle en Ukraine avec l’invasion russe. Ils deviennent des partisans de l’union nationale face aux Russes !

Pour eux, la guerre entre l’Ukraine et la Russie est une guerre de libération nationale opposant un petit pays face à une grande puissance. Le fait que l’Ukraine soit appuyée par l’impérialisme américain, ça ne compte pas ! Et là, depuis plusieurs semaines, on voit combien Biden ne mégote pas sur les livraisons d’armes, qui se chiffrent en dizaines de milliards de dollars. Et quand on prend en compte le rôle de l’impérialisme américain, sa politique menée depuis la dissolution de l’URSS, qui consiste à accroître la pression militaire sur la Russie, en menant une politique d’encerclement à travers l’Otan qui a intégré de plus en plus de pays d’Europe de l’Est… Quand on prend en compte tout ça, on comprend que c’est une guerre impérialiste, une guerre où c’est l’impérialisme qui est à l’offensive. Si on perd de vue cela, on se retrouve dans le camp de l’impérialisme !

Dans une déclaration faite le 7 avril par le Mouvement socialiste russe et le Mouvement social d’Ukraine, qui sont liés à la IVe Internationale, on peut lire : « Il est très naïf de demander la démilitarisation de l’Europe de l’Est [c’est-à-dire la sortie de l’Otan] car, à la lumière des circonstances actuelles, cela rendrait les pays d’Europe de l’Est vulnérables à l’agression de Poutine. » Donc ce texte, publié dans L’Anticapitaliste, vante les mérites de l’Otan, comme bouclier protecteur contre Poutine.

Pour notre part, nous sommes bien incapables, de loin et sans implantation militante dans ce pays, de proposer aux travailleurs d’Ukraine une politique qui corresponde à leurs intérêts. Telle n’est pas notre prétention. Ce qui est en revanche certain, c’est qu’elle ne consisterait pas à s’aligner derrière le gouvernement de Zelensky, au nom de la résistance à l’invasion.

Des militants qui se préoccupent d’exprimer les intérêts des travailleurs n’oublient jamais que la classe ouvrière se doit en toutes circonstances d’avoir une politique indépendante. Ils chercheraient à montrer que Zelensky, c’est le représentant des oligarques, des bourgeois ukrainiens, des couches sociales qui exploitent et oppriment les travailleurs.

Une politique internationaliste, à l’opposé de celle des nationalistes, consisterait à tenter de s’adresser aux soldats russes, pour essayer de les détacher de Poutine et des généraux qui organisent cette guerre fratricide, en s’appuyant sur les multiples liens personnels, familiaux, économiques, culturels qui unissent encore les Russes et les Ukrainiens. On ne trouvera pas un seul mot là-dessus dans les textes de la IVe Internationale, qui ne sont pas avares sur l’emploi du mot « solidarité », mais seulement quand il s’agit d’appuyer les nationalistes !

Ici, en France, vis-à-vis de la gauche, ou en Ukraine, avec des nationalistes, c’est le même opportunisme, le même suivisme et la même incapacité à envisager de créer des organisations proposant une politique indépendante au prolétariat.

Le courant communiste révolutionnaire fondé par Marx et Engels

Nous nous revendiquons de cette tendance communiste révolutionnaire qui existe depuis Marx.

Le début du 19e siècle fut une époque de bouleversements. La Grande-Bretagne était en pleine révolution industrielle. Et la Révolution française avait ébranlé toute l’Europe. Marx et Engels étaient de ces intellectuels radicaux, progressistes, « jacobins ardents » comme avait dit Engels, qui voulaient que l’Allemagne féodale dans laquelle ils vivaient rentre enfin dans le monde des nations modernes.

Et, dans ce chaudron européen, ils apportèrent une vision du monde totalement révolutionnaire, en découvrant que tous ces événements bouleversant la vie des peuples étaient le fruit de la lutte des classes entre la noblesse, la bourgeoisie et la classe ouvrière. Car Marx et Engels comprirent qu’au milieu de la masse informe des déshérités était en train de se constituer une nouvelle classe sociale, n’ayant pas conscience d’elle-même, mais ayant des réflexes originaux qui lui étaient propres. Avec ses premières grèves, ses premiers syndicats, cette classe inventait de nouvelles organisations collectives. Marx et Engels lui donnèrent ses lettres de noblesse, en comprenant son rôle historique d’être la seule classe capable de renverser la bourgeoisie.

Les communistes d’avant Marx avaient imaginé des sociétés idéales sorties de leur cerveau, sans fondements dans la réalité, utopiques. Mais c’est la classe ouvrière, en luttant pour son émancipation, qui renversera le capitalisme en expropriant la bourgeoisie. Elle mettra en place une nouvelle organisation sociale, fondée sur la collectivisation des moyens de production. La classe ouvrière devint la classe la plus moderne, armée des idées les plus abouties, celles du socialisme scientifique. Le mouvement ouvrier développa des organisations de tous genres et de toutes tendances. À travers la Ire Internationale créée par les ouvriers britanniques et français, Marx essaya de les unifier. Sa théorie pouvait donner un même ennemi à tous, la bourgeoisie, et un même programme révolutionnaire donnant la conscience d’appartenir à une même classe sociale.

Après, se posait le problème d’organiser cette classe sociale et de la cultiver. C’est en Allemagne que la classe ouvrière a montré le chemin, avec la social-démocratie allemande. L’essor industriel de l’Allemagne s’était accéléré. Et la classe ouvrière se développait. La fusion de l’organisation des marxistes et de celle fondée par le militant allemand Ferdinand Lassalle créa le Parti social-démocrate allemand. L’époque n’était plus aux conspirations de quelques révolutionnaires agissant à la place des gens, mais celle où il fallait, par un travail de fourmi, gagner homme par homme le prolétariat. Ce fut un immense et patient travail d’organisation et d’agitation dans tout le pays. Et il y eut l’utilisation révolutionnaire du suffrage universel. Le pouvoir de Bismarck, instaurant des lois antisocialistes, avait interdit la propagande du parti et emprisonnait ses militants. Mais les candidatures aux élections étaient possibles. Malgré la répression, des millions de prolétaires allemands votèrent pour la social-démocratie, envoyant de plus en plus de députés au Parlement qui devenait une tribune pour le mouvement socialiste.

Ce travail porta ses fruits. La social-démocratie eut des dizaines de journaux dans toute l’Allemagne, des milliers d’associations culturelles et sportives, créées au départ pour déjouer la répression. Et à travers les syndicats, que les militants socialistes avaient créés, elle organisait la majorité de la classe ouvrière. C’était une force défiant Bismarck, presque un État dans l’État. La classe ouvrière avait trouvé l’outil organisationnel qui pourrait lui permettre, elle qui était une classe nombreuse et sans aucune position dans la société, d’affronter la bourgeoisie. Et en 1889, avec d’autres partis socialistes de l’époque, le Parti social-démocrate allemand était en situation forte pour fonder la IIe Internationale.

La social-démocratie en tant que direction mondiale de la classe ouvrière révolutionnaire sombra face à l’épreuve la plus importante qu’elle eut à affronter, la guerre. En 1914, la direction du parti prit fait et cause pour sa bourgeoisie, abandonnant complètement l’internationalisme ouvrier. Ce fut un cataclysme. La révolutionnaire allemande Rosa Luxemburg qualifia la IIe Internationale de « cadavre puant ». La réalité de la guerre eut raison de la propagande chauvine de la bourgeoisie. Et en 1918 la révolution ouvrière éclata en Allemagne. Mais la fraction de la social-démocratie qui avait fini par contester la guerre avait laissé la classe ouvrière impréparée pour la révolution qui éclatait. Quant à la fraction qui était passée avec armes et bagages du côté bourgeois, elle se chargea carrément de la répression.

Mais il y eut les bolcheviks ! Lénine releva le drapeau qu’avait laissé tomber la social-démocratie. La Russie était un pays retardataire, où le servage venait à peine d’être aboli et où la classe ouvrière ne représentait qu’une infime minorité à côté d’un océan de paysans pauvres. La jeunesse intellectuelle, en révolte contre la bureaucratie tsariste policière et bornée, avait tout tenté (réveiller les moujiks des campagnes, le terrorisme individuel). Elle se tourna enfin vers les idées marxistes. Même si la classe ouvrière était très minoritaire, elle seule était capable, si elle prenait conscience de ses intérêts, d’une cohésion dont la paysannerie ne serait jamais capable. Et cela ferait du prolétariat une force qui pourrait ensuite entraîner la paysannerie pour renverser le tsarisme et la bourgeoisie.

Pour organiser cette classe ouvrière, Lénine élabora la conception d’un parti de « militants professionnels », dont le métier était d’organiser et cultiver les travailleurs partout, en relation étroite avec la direction du parti. Au départ, dans la tête de Lénine, une telle organisation centralisée avec une sélection des membres était imposée par les conditions spécifiques de la Russie. L’histoire allait montrer que ce type de parti permettrait à la classe ouvrière de prendre le pouvoir.

Au moment de la Première Guerre mondiale, seul le Parti bolchevique n’avait pas sombré dans le chauvinisme. À partir de février 1917, dans la révolution russe, il joua un rôle prépondérant. D’un groupe réduit à peu de militants par la guerre, il se transforma en un gigantesque parti faisant corps avec les masses exploitées. La classe ouvrière s’empara de la direction de la société après avoir vaincu le tsarisme et chassé les bourgeois réfractaires.

Cet événement eut un écho planétaire. Une vague révolutionnaire déferla sur l’Europe, et les communistes russes dominèrent le mouvement ouvrier révolutionnaire. Ils fondèrent l’Internationale communiste, ou IIIe Internationale, le parti mondial de cette révolution qui faisait face à toutes les bourgeoisies du monde, menaçant comme jamais l’ordre établi de la bourgeoisie.

Le stalinisme a brisé la continuité du courant communiste

Mais la vague révolutionnaire reflua dans tous les pays. En URSS, la révolution avait tenu. Mais le pays était détruit par la guerre mondiale et la guerre civile. La classe ouvrière avait tout donné pour vaincre les armées contre-révolutionnaires. Elle en sortait laminée. Dans ce pays économiquement arriéré, l’isolement fut le terreau sur lequel se développa une bureaucratie soviétique qui mit la main sur les acquis de la révolution.

Mais, Lénine mort, il restait Trotsky, qui leva le drapeau de la lutte contre cette bureaucratie, entraînant des milliers de militants. C’était l’Opposition de gauche, dont on ne sait bien des choses que depuis que les archives du Parti communiste de l’Union soviétique ont été ouvertes, à la chute de l’URSS.

Pour cette Opposition, il n’était pas question de créer un nouveau parti à la place de celui qui avait fait la révolution russe, le parti de Lénine et de Trotsky. Les oppositionnels voulaient régénérer ce parti, en misant sur la classe ouvrière, sur sa capacité à reprendre le chemin de la révolution et à faire le ménage. L’Opposition regagna un pan entier du parti. Pour le congrès de 1927, elle sortit un programme contenant un certain nombre de revendications en faveur du renforcement de la classe ouvrière et mettant au premier plan la lutte contre les comportements bureaucratiques, proposant des mesures pour le retour de la démocratie à l’intérieur du parti. En réponse, la bureaucratie arrêta les militants de l’Opposition et les envoya en camp.

Pendant ce temps, dans l’Internationale communiste dominée par le parti russe, la bureaucratie s’était imposée face à des militants sans l’expérience révolutionnaire du bolchevisme, en prenant soin d’épurer systématiquement tout élément susceptible de sympathie avec les idées de Trotsky.

Les trotskystes soviétiques restaient seuls pour représenter le mouvement communiste révolutionnaire. À la veille de la Deuxième Guerre mondiale, Staline décida de les exterminer, car ils représentaient toujours une menace mortelle pour la bureaucratie. En les assassinant, il brisa cette chaîne humaine de continuité qui menait de Marx à eux, faisant ce que la bourgeoisie n’avait pas réussi à faire. Noske avait assassiné Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, mais il n’avait pas réussi à éliminer tous ceux qui étaient passés du côté de la révolution russe.

On a bien du mal à prendre la mesure du capital politique qu’ils représentaient. Déportés et emprisonnés dans les camps staliniens, leur détermination à se battre jusqu’au bout a été sans faille. Même durant cette dernière période, leurs débats politiques, qui nécessitaient une organisation clandestine à travers toute l’URSS, touchaient tous les événements internationaux. Et surtout, ils avaient un dirigeant en la personne de Trotsky, ayant la capacité d’être une direction révolutionnaire pour la classe ouvrière.

Pour couper plus sûrement ces hommes de leur leader, Staline avait expulsé Trotsky d’URSS une dizaine d’années auparavant. Trotsky avait alors été en contact avec le reste du mouvement ouvrier mondial. Mais les partis communistes stalinisés lui firent la chasse, ainsi qu’à tous ceux qui l’aidaient. Quelques rares individus issus de ces partis se tournèrent vers lui. Et de jeunes militants, intellectuels pour la plupart, le rejoignirent, prêts à affronter les méthodes de gangsters des staliniens. Mais ils n’étaient pas du tout du niveau des militants de l’Opposition de gauche en URSS.

Trotsky essaya de recréer des partis révolutionnaires avec eux. Mais ces trotskystes, qui se revendiquaient de son combat, ne réussirent jamais à construire des organisations implantées dans la classe ouvrière. Ils sont restés dans un milieu non ouvrier, influencés par des idées petites-bourgeoises. Trotsky s’est battu contre cette influence petite-bourgeoise et sur la nécessité de trouver le moyen de se lier à des travailleurs.

En 1938, il créa la IVe Internationale. À lui seul, Trotsky incarnait encore la pensée révolutionnaire. Alors, depuis l’autre bout du monde, Staline le fit assassiner. Avec sa disparition, après celle des milliers de trotskystes soviétiques, la IVe internationale était annihilée, détruite physiquement.

Notre tendance politique : réimplanter les idées trotskystes dans la classe ouvrière

Notre tendance est née de militants qui voulaient rejoindre le combat des trotskystes en Espagne pendant la révolution mais qui se sont arrêtés à Paris au cours de l'année 1936. Puis, séparés de fait du reste du mouvement trotskyste par la guerre, ils se sont mis à construire un groupe sur la base des idées de Trotsky et avec l’idée que s’implanter dans la classe ouvrière était fondamental.

À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le mouvement trotskyste éparpillé par la guerre voulut se réunifier. Les camarades de notre tendance y étaient prêts, à condition de discuter d’un point important. Au début de la guerre, toute une partie des trotskystes français avaient sombré dans le chauvinisme en défendant l’idée qu’il fallait, contre l’armée allemande et la collaboration, soutenir la fraction de la bourgeoisie « pensant français ». Le reste du mouvement trotskyste a tout simplement refusé d’en discuter. Et cela a maintenu nos camarades à l’écart de cette réunification.

Même à part, nos camarades pensaient pouvoir faire la démonstration que, malgré le cordon sanitaire du PCF autour de la classe ouvrière, il était possible de gagner des cadres ouvriers, et montrer l’importance de ce travail d’implantation. Il y eut la grève à l’usine Renault de Billancourt en 1947, dirigée par Pierre Bois, militant de ce groupe, qui constitua un comité de grève contre l’appareil hégémonique de la CGT. Cela obligea cet appareil à étendre la grève à l’ensemble du site Renault. Et les ministres communistes, forcés de soutenir la grève, furent exclus du gouvernement. Malgré cela, les dirigeants du reste du mouvement trotskyste ignorèrent complètement cette démonstration. Ils étaient à la tête de la IVe Internationale fondée par Trotsky, en avaient récupéré l’héritage, et cela leur suffisait bien.

De même, ils ne cherchèrent jamais à s’implanter dans la classe ouvrière. La division de fait devint une division politique. D’autant plus qu’ils justifièrent théoriquement leur renoncement, en prétendant qu’à cause de l’hégémonie du PCF dans les usines il fallait gagner les « couches périphériques du prolétariat ». Ils théoriseront beaucoup pour justifier tous leurs renoncements. Un des dirigeants de cette IVe Internationale, Pablo, théorisera même la nécessaire dissolution des organisations trotskystes dans les partis staliniens.

Pour justifier leur suivisme derrière Mao, ils théoriseront que la révolution paysanne chinoise pouvait être l’équivalent d’une révolution prolétarienne. La Chine devint à leurs yeux un nouvel État socialiste « dégénéré », pour bien montrer que malgré leur suivisme ils gardaient les mots de Trotsky. Ils ont vu aussi des États socialistes dégénérés dans les démocraties populaires d’Europe de l’Est ou dans l’Algérie indépendante. Une des pires conséquences fut qu’ils tirèrent la conclusion qu’il fallait renoncer à créer des organisations trotskystes dans ces pays.

Malgré tout, nous avons cherché à maintenir des relations avec le reste du mouvement trotskyste, dont nous nous considérons une tendance. Mais nous avons toujours été confrontés à la même arrogance suffisante que celle d’après 1945. Juste après 1968, des milliers de jeunes ouvriers avaient découvert les courants révolutionnaires à gauche du PCF mais ne comprenaient pas cette multiplicité. Notre tendance a alors fait une proposition à toute l’extrême gauche, trotskyste, maoïste, anarchiste, de créer un « parti révolutionnaire », regroupant toutes ces tendances, qui serait un pôle d’attraction. Aucune organisation d’extrême gauche, à elle seule, n’avait la taille d’être un tel pôle, mais toutes mises ensemble cela pouvait le faire. Cette opportunité rare, qui aurait peut-être permis aux trotskystes de toucher des milliers de jeunes ouvriers, fut ratée. Les ancêtres du NPA ont balayé cette proposition. Leurs succès dans la jeunesse étudiante leur faisaient penser qu’ils étaient, eux seuls, en train de devenir un grand parti. Alors qu’en plus, il s’agissait d’une audience dans le milieu étudiant uniquement.

Notre tendance a été à la recherche de contacts internationaux avec le reste du mouvement trotskyste. Nous avons été prêts à des échanges de militants, même avec des groupes qui ne militaient pas sur nos bases, pour avoir l’expérience et tenter de comprendre des situations différentes. Au milieu des années 1980, alors que Lutte ouvrière et la LCR avaient fait des campagnes électorales communes, des fêtes communes et que des réunions de cellules d’entreprise communes avaient eu lieu également, le Secrétariat unifié a proposé à Lutte ouvrière d’adhérer à la IVe Internationale en tant qu’organisation observatrice. Mais le simple fait de leur dire ce que nous pensions de leur politique passée leur a fait refermer la porte.

Nous avons toujours été confrontés à la même attitude de leur part : « Rejoignez-nous… mais d’abord, abandonnez vos critiques. » Non ! Nous sommes prêts à discuter mais pas à nous taire, ni à dire ce que nous ne pensons pas. Nous ne sommes pas sectaires et nous ressentons le morcellement du mouvement trotskyste comme une faiblesse. Mais nous savons aussi que la cause fondamentale de cette faiblesse est l’absence d’implantation dans la classe ouvrière.