Conclusion - Seule la riposte collective des travailleurs arrêtera l'offensive des possédants et de leur Etat

Εκτύπωση
Eté 2003

En dehors du personnel de l'Education nationale qui a été la catégorie la plus mobilisée et le plus longtemps, pendant les trois mois écoulés, en dehors aussi des cheminots et des salariés des transports urbains, notamment la RATP, bien d'autres catégories de travailleurs ont participé au mouvement, à des degrés divers : des postiers au personnel hospitalier, des employés des Chèques postaux à ceux de France Telecom, des travailleurs des collectivités territoriales aux agents des Impôts et de l'Equipement, des pompiers aux douaniers et aux éboueurs... Par ailleurs, la mobilisation d'un certain nombre d'autres catégories comme celles des intermittents du spectacle, des employés de McDonald's ou des archéologues, qui sont en lutte parfois depuis bien longtemps pour leurs revendications particulières, s'est intégrée dans la mobilisation générale.

Cette mobilisation a pris des formes extrêmement diverses : grève reconductible ou intermittente, débrayages, manifestations, aide d'un secteur mobilisé à un autre qui ne l'était pas encore, quelques actions qui se voulaient "spectaculaires" comme la mise à sac de locaux du Medef ou la perturbation du meeting politique d'un notable de la majorité ou, simplement, des distributions massives de tracts par les grévistes, popularisant le mouvement et ses objectifs.

Certaines manifestations lors des journées de mobilisation à l'appel des syndicats ont attiré des travailleurs d'entreprises privées. Il y a eu des débrayages dans certaines entreprises et, par endroits, des entreprises moyennes se sont mises en grève.

Cependant, le secteur privé n'a pas réellement bougé. D'ailleurs, même au niveau des services publics, la grève était loin d'être générale. Le mouvement s'est néanmoins développé à l'échelle de tout le pays. Il n'a pas touché seulement les grandes villes, et d'ailleurs il s'est développé à des rythmes différents suivant les régions ou les villes. Dans certaines villes de taille moyenne et petite, voire très petite, des manifestations ont attiré une fraction sans précédent de la population, plus même qu'en mai 68.

C'est qu'en réalité, le mouvement contre le projet Raffarin-Fillon a cristallisé bien d'autres mécontentements et bien d'autres frustrations du monde du travail, même lorsque cela s'est peu ou pas du tout exprimé sur les pancartes brandies dans les cortèges.

Mais cette multitude de mouvements, d'une multitude de catégories, dont les actions s'inter-influençaient et parfois s'interpénétraient, a dessiné un mouvement unique qui a touché, à des degrés et à des rythmes certes très divers, l'ensemble du pays.

Et le rejet du plan Raffarin-Fillon sur les retraites, le retour aux 37 annuités et demie de cotisation pour le privé et la sauvegarde des 37 ans et demi pour le public ont été un objectif commun à tous ceux qui étaient dans le mouvement.

Le mouvement tel qu'il était, avec ses secteurs en pointe, ses moments forts et surtout son objectif unificateur, a bénéficié à son apogée de la sympathie de la grande majorité du monde du travail.

Il faut dire que le gouvernement lui-même a contribué, bien involontairement, par stupidité ou par outrecuidance, à provoquer cette prise de conscience de la communauté des intérêts entre travailleurs du service public et travailleurs des entreprises privées. Sa propagande n'a pourtant jamais cessé de ressasser des arguments mensongers visant à les opposer les uns aux autres. Mais il a suffi d'une seule déclaration de Fillon, annonçant en même temps l'alignement à 40 ans des cotisations du secteur public sur le privé et l'allongement prochain de la durée de cotisation à 42 ans pour tout le monde, pour que les travailleurs des entreprises privées se rendent compte que l'attaque visait les travailleurs du privé comme ceux du public et qu'ils avaient intérêt à se défendre ensemble.

De toute évidence, le gouvernement pensait en être quitte avec une ou deux journées d'action comme baroud d'honneur. Il ne s'attendait pas à la ténacité du personnel de l'Education nationale. Il ne s'attendait pas à ce que les journées nationales successives, appelées par les syndicats, soient massivement suivies. Il ne s'attendait pas à ce qu'entre deux journées nationales, des grèves se prolongent, des manifestations aient lieu.

Sans déboucher sur une grève générale, c'est-à-dire une réaction collective de l'ensemble du monde du travail, le mouvement s'est révélé par moment suffisamment durable pour inquiéter le gouvernement. D'autant plus que si, dans son ensemble, le mouvement s'est structuré autour des journées nationales appelées par les confédérations syndicales, avec lesquelles le gouvernement pouvait négocier et trouver un terrain d'entente (si tant est d'ailleurs que le gouvernement ait eu l'intention de négocier avec les syndicats autrement qu'il l'a fait avec la CFDT, c'est-à-dire en demandant la capitulation), ces grèves ont commencé à se donner d'autres moyens de se propager, par la base, par les grévistes eux-mêmes.

Ce sont les grévistes de l'Education nationale qui ont commencé à se rendre dans des dépôts de la RATP ou de la SNCF ou dans des centres de tri postaux ou des bureaux de poste voisins. Et, non seulement, ils ne se sont pas heurtés à l'hostilité des travailleurs de ces secteurs, mais les jours où ces derniers se sont engagés dans le mouvement, ils ont repris à leur compte ce type d'action.

Sans doute, ces groupes d'enseignants qui rendaient visite aux dépôts RATP pour entraîner des chauffeurs de bus dans la grève, ces postiers qui sont allés vers une entreprise privée pour expliquer en quoi le mouvement concernait tous les travailleurs, cette forme d'action pour généraliser la grève n'a jamais représenté qu'une forme embryonnaire dans le mouvement. Mais les embryons sont faits pour se développer, et cela arrive même lorsque nombreux sont ceux qui oeuvrent pour les en empêcher. Et le gouvernement a eu toutes les raisons de s'inquiéter que le mouvement se généralise de cette façon-là, à la base, avec des contacts directs entre travailleurs de différents secteurs.

Car le mouvement se développant à partir de la base représentait un double motif d'inquiétude pour le gouvernement. D'une part, il risquait de devenir incontrôlable par les syndicats et, par conséquent, plus difficile à endiguer par un compromis entre les directions syndicales et le gouvernement. D'autre part, les contacts entre travailleurs de différentes catégories sur des objectifs non corporatistes menaçaient de développer la conscience que tous les travailleurs ont les mêmes intérêts et la conviction qu'uni dans la lutte, le monde du travail représente une force capable de faire reculer n'importe quel gouvernement.

Le mouvement tel qu'il était pouvait-il déboucher sur une grève générale ?

Certains, en particulier parmi ceux qui se sont le plus engagés dans le mouvement, l'ont pensé et exprimé en faisant découler, de la nécessité de la généralisation de la grève pour vaincre, la conclusion qu'une grève générale était possible, voire inscrite dans l'évolution de la mobilisation.

D'autres en ont tiré de l'amertume à l'égard de la CGT, accusant explicitement son secrétaire général, Thibault, de porter une responsabilité déterminante dans le fait de ne pas avoir appelé ouvertement à la grève générale. Mais la direction de la CGT ne mérite ni tant d'honneur ni tant d'indignité.

La CGT est, comme les autres confédérations, un syndicat réformiste. Pas plus que les autres, elle n'a pour perspective la confrontation radicale de la classe ouvrière avec la bourgeoisie et son Etat. C'est une perspective qu'elle rejette au contraire, intégrée qu'elle est dans l'Etat de la bourgeoisie et dans ses institutions. Sa direction peut être plus ou moins radicale dans son langage et dans ses propositions suivant les circonstances, mais elle ne vise pas la mobilisation générale du monde du travail sur le terrain de ses intérêts fondamentaux. Et, lorsque cela se produit, elle freine des quatre fers.

La CGT a fondamentalement les mêmes limites que les syndicats dont la direction assume ouvertement la collaboration avec l'Etat de la bourgeoisie, comme la CFDT ou aussi FO. La principale différence réside dans le fait que la CGT compte dans ses rangs bien plus de militants et qui sont bien plus sensibles aux aspirations des travailleurs qui les entourent et qu'en conséquence, la politique et même la tactique choisies par sa direction dans une lutte donnée ont bien plus d'importance pour le développement de cette lutte que ce que disent et font la CFDT, FO, sans même parler de SUD.

La CGT n'a pas mis consciemment tout en oeuvre pour favoriser la généralisation de la grève, et c'est le moins qu'on puisse dire. Dans certains secteurs, comme la RATP ou chez les cheminots, à certains moments, notamment les jours qui ont suivi le 13 mai, elle s'est franchement opposée à ceux qui proposaient de prolonger la journée nationale par des grèves reconductibles. Par ailleurs, alors qu'en 1995, la CGT avait fait sien l'objectif du retrait pur et simple du plan Juppé, cette fois-ci, elle ne s'est fixé pour objectif que "de nouvelles négociations" pour "une autre réforme".

Tout cela a compté, bien sûr, et a pesé sur les consciences, à commencer par celle des militants de la CGT eux-mêmes. Les ambiguïtés dans l'objectif fixé et les atermoiements dans l'action ont été des freins pour l'élargissement de la grève, à l'intérieur en tout cas du service public.

Mais personne ne peut sérieusement affirmer que même si la CGT avait appelé à la grève générale, le gros de la classe ouvrière, les travailleurs des entreprises privées, de l'automobile, de la métallurgie, de la chimie, auraient suivi.

La responsabilité de la CGT en tant que principale confédération syndicale se situe, pour une large part, bien en amont de ces semaines de lutte.

Une grève générale ne se déclenche pas en appuyant sur un bouton. Cette idée, juste sur le fond, a aussi bien souvent servi de justification à des directions syndicales qui, de toute façon, ne voulaient pas une mobilisation générale du monde du travail et avaient plus l'habitude d'appuyer sur le frein que sur un bouton.

La responsabilité de la CGT réside dans sa stratégie qui, depuis plusieurs années, s'aligne de plus en plus sur celle de la CFDT pour prôner une "stratégie de négociation", au lieu de fixer comme objectif clairement annoncé la riposte générale du monde du travail et au lieu de proposer des actions allant clairement dans le sens de cet objectif, chaque action étant destinée à préparer la suivante. Prôner la négociation sans une mobilisation générale des travailleurs signifie inévitablement qu'on se prépare à cautionner des mesures que le patronat et le gouvernement veulent imposer.

Cette stratégie de la CGT, qui remonte à bien avant le mouvement, s'est prolongée pendant celui-ci. Si la CGT avait mis en oeuvre tous ses moyens militants pour tenter de généraliser le mouvement, il est vraisemblable que celui-ci aurait été plus ample et, peut-être, plus durable, au moins dans le service public. Il ne se serait pas nécessairement étendu pour autant aux entreprises privées. Mais tous les travailleurs auraient eu alors une perspective susceptible de leur inspirer confiance dans les luttes.

Si nous parlons de la CGT, c'est en raison du poids et du rôle particuliers que cette centrale syndicale conserve parmi les travailleurs.

La direction de la CFDT, elle, a abandonné le mouvement dès le premier appel du pied du gouvernement. Après sa honteuse signature d'un accord avec Fillon, dans la nuit du 14 au 15 mai, son secrétaire général, Chérèque, est devenu le porte-parole officieux du gouvernement.

Quant aux autres syndicats, aussi bien FO que SUD, ils ont pu d'autant plus facilement tenir un langage radical, y compris en répétant les appels à la grève générale, qu'ils n'avaient pas le poids et le crédit pour que leur appel puisse être pris au sérieux.

Pour en revenir à la CGT, sa tactique pendant le mouvement a été d'accompagner ce dernier pour ne jamais se couper de ses éléments les plus actifs qui étaient bien souvent ses propres militants et adhérents. Cette politique, qui consistait au fond à "surfer" sur le mouvement sans chercher systématiquement la généralisation et l'approfondissement de celui-ci, s'est concrétisée par les attitudes les plus diverses et parfois les plus contradictoires de ses responsables locaux. Les appels radicaux pour la généralisation du mouvement côtoyaient des comportements qui étaient de véritables douches froides pour les hésitants.

Les confédérations syndicales, et plus particulièrement la CGT, ont cependant contribué, bien malgré elles, à certains égards, à développer le mouvement. Pour ne prendre que cet exemple, la journée de manifestations du 25 mai, un dimanche, a été, à l'origine, de toute évidence un contre-feu allumé par la direction confédérale, d'une part, pour limiter la portée du 13 mai et, surtout, pour que cette journée du 13 mai ne se prolonge pas par des grèves, un peu, comme il y a près de 40 ans, un certain 13 mai 1968 s'était prolongé les jours suivants pour déboucher sur la grève générale.

Néanmoins, une fois le 13 mai passé, le 25 mai est devenu un nouvel objectif auquel pouvaient se raccrocher tous ceux qui voulaient la continuation du mouvement. Et quelles qu'aient pu être les arrière-pensées des dirigeants confédéraux en appelant à des journées nationales de grèves et de manifestations, celles-ci ont constitué des objectifs intermédiaires permettant au mouvement de se développer.

Ainsi, le fait même que les journées nationales soient massivement suivies obligeait les confédérations syndicales (CFDT mise à part) à prévoir d'autres journées qui relançaient le mouvement, montrant à ceux qui étaient en lutte qu'ils n'étaient pas isolés.

Accuser la CGT de ne pas avoir appelé à la grève générale est compréhensible lorsqu'il s'agit d'un militant de la grève, surtout cégétiste, déçu parce que le mouvement n'est pas allé jusqu'où il espérait qu'il aille. Venant de certains appareils syndicaux concurrents de la CGT, comme SUD, ou de certaines organisations gauchistes, c'est souvent intéressé et surtout non seulement inepte mais aussi défaitiste. Si la grève générale dépendait des chefs syndicaux réformistes, ce serait à désespérer de l'avenir !

De juin 36 à mai 68, en passant par l'été 53 des fonctionnaires, aucune des grèves générales du passé n'a été le résultat d'une stratégie combative des directions syndicales. Chaque fois, les directions syndicales ont été obligées par la base d'aller plus loin que ce qu'elles voulaient.

Les travailleurs ne peuvent pas compter sur les directions syndicales pour mener la politique nécessaire à la généralisation des grèves. Mais ils peuvent les contraindre à suivre le mouvement des travailleurs. Et ils peuvent laisser au bord du chemin les appareils syndicaux qui s'opposent au mouvement ou qui s'en détachent.

Voilà pourquoi la seule politique efficace dans cette grève n'était pas de proposer des motions pour interpeller les directions syndicales afin qu'elles veuillent bien appeler à la grève générale. Elle était dans le fait d'oeuvrer à la base pour que les grévistes généralisent eux-mêmes leur grève.

Ceux des secteurs les plus combatifs de l'Education nationale ont pu faire l'expérience de la richesse qu'a représentée la participation massive des grévistes, d'une part, aux assemblées générales, où on discutait, on échangeait des idées et on décidait, et d'autre part, à l'application des décisions prises. La collectivité des grévistes renferme des trésors d'imagination, de créativité, d'initiatives, qu'aucun appareil syndical ne peut égaler, fût-il sincèrement déterminé à faire aboutir les exigences des grévistes ce qui était loin d'être le cas. Ce sont précisément ces assemblées générales où les grévistes se rencontraient, prenaient conscience de leur force et de leur détermination collectives, qui ont tant contribué à donner au mouvement sa dynamique.

C'est également à travers ces assemblées et à travers les actions collectives que les grévistes se sont rendu compte qu'il leur était possible d'en entraîner d'autres et qu'ils n'avaient besoin de personne pour cela. Et c'est à travers cette activité à la base que la grève avait le plus de chances de se généraliser et de se transformer en grève générale, sans que les appareils syndicaux puissent l'arrêter.

Encore une fois, ce processus de généralisation n'a été qu'amorcé dans ce mouvement. Mais ceux qui y ont contribué et qui en ont compris la nécessité et les mécanismes en sortent avec une expérience que rien ne remplace.

En conclusion, personne ne peut savoir si les trois mois de manifestations et de grèves se prolongeront et se développeront après l'interruption des congés payés (en rappelant que les congés payés d'ailleurs ne constituent pas en eux-mêmes un obstacle à la lutte puisque la grève des fonctionnaires de 1953 s'était déclenchée précisément pendant les mois de congés).

Ce qui est certain, c'est que reprendre le mouvement, l'amplifier, le généraliser, faire en sorte que les entreprises privées participent à la mobilisation constituent la seule voie. Et, par rapport à cette éventualité, l'expérience des trois mois de mobilisation constitue un acquis. Le mouvement a fait émerger, au-delà des militants syndicaux et politiques, des milliers de "militants de la grève", des "militants du mouvement", qui se sont familiarisés avec bien des problèmes posés par un mouvement social et qui peuvent être, pour les mobilisations à venir, porteurs d'un certain nombre de pratiques comme les assemblées générales démocratiques, comme les contacts entre travailleurs de différents secteurs.

Et ce qui est encore certain, c'est que, si une telle mobilisation s'amorce, il faudra qu'elle mette en avant non seulement des revendications telles que le retrait de tous les plans anti-ouvriers du gouvernement, aussi bien celui déjà consacré par une loi pour ce qui est de la retraite, que celui encore à venir concernant l'assurance maladie, mais aussi qu'elle mette en avant des objectifs qui protègent les travailleurs contre les licenciements collectifs et le fléau du chômage.