France - La droite après sa défaite aux élections régionales

Εκτύπωση
mai 2010

La défaite électorale de l'UMP lors des régionales de mars 2010 n'a, et il fallait s'y attendre, rien changé à la politique du gouvernement. Mais elle a profondément modifié la situation au sein de la droite.

L'UMP avait eu beaucoup de mal à régler la composition de ses listes, non seulement avec ses alliés du Nouveau centre ou des amis de Christine Boutin et de Philippe de Villiers, mais aussi en son propre sein, comme l'a illustré en particulier la rivalité en Ile-de-France entre Valérie Pécresse et Roger Karoutchi. Mais elle n'en avait pas moins fait de « l'unité » de la droite l'un des arguments de sa campagne, expliquant à qui mieux mieux que si les différents partis de gauche seraient obligés au lendemain du premier tour de négocier des accords et des compromis politiques, la droite se présentait, elle, avec un programme qui faisait l'unanimité de ses composantes.

De l'unanimité à la grogne

« Quand il y a des divisions, notre électorat se pose des questions et ne va pas voter », avait déclaré le secrétaire général de l'UMP, Xavier Bertrand... ce qui n'a pas empêché une fraction notable de cet électorat de s'abstenir, ou de voter pour le Front national. Mais même les amis de Dominique de Villepin proclamaient leur loyauté à l'égard de Nicolas Sarkozy. Les raisons de cette fidélité étaient simples à comprendre. Comme devait le déclarer le même Xavier Bertrand après les régionales : « Nous sommes tous d'accord que la légitimité que nous tenons les uns et les autres, nous la tenons du président de la République », précisant, pour ceux qui n'auraient pas bien compris :« Si Nicolas Sarkozy n'avait pas été élu, je n'aurais sans doute pas été élu député de l'Aisne dans la foulée. »

Au lendemain de l'élection présidentielle de 2007, Sarkozy était devenu le seul dispensateur de sièges, de postes et de sinécures diverses. Se présentant en partisan de « l'ouverture », il avait réduit à l'état de satellite la plus grande partie de l'UDF sous le nom de Nouveau centre, réduisant la formation de Bayrou à la portion congrue. Quant à l'extrême droite parlementaire, essentiellement représentée par le Front national, elle avait perdu une grande partie de son électorat au profit d'un Sarkozy qui lui avait largement emprunté sa démagogie sécuritaire, anti-immigrés et son langage.

Mais vis-à-vis de la fraction la plus réactionnaire de l'électorat, le pouvoir de séduction de Sarkozy a vite été mis à rude épreuve. L'étalage ostensible de ses amitiés avec tous les milliardaires que compte le pays, le côté « bling-bling » de sa présidence, l'étalage de sa vie privée, la politique « d'ouverture » en direction de transfuges du Parti socialiste, le choix de ministres d'origine maghrébine, dont l'ancienne présidente de Ni putes, ni soumises, n'ont pu que froisser un certain nombre de susceptibilités dans l'électorat « catholique et français, d'abord ». En lançant à quelques mois des élections régionales un grand débat sur « l'identité nationale », l'équipe Sarkozy- Fillon-Besson a ouvert en outre un boulevard au Front national, lui permettant de développer vis-à-vis de la fraction la plus réactionnaire de l'électorat des opinions plus radicalement xénophobes que celles affichées par le parti du gouvernement.

Ce mécontentement d'une partie de l'électorat de droite a sans doute bien plus compté dans le recul électoral de l'UMP aux régionales que les désillusions de la fraction de l'électorat populaire qui avait pu se laisser séduire par Sarkozy en 2007.

Quoi qu'il en soit, après la cuisante déroute subie aux régionales, qui a été aussi une défaite personnelle pour Sarkozy, c'est la capacité de celui-ci à rejouer ce rôle de distributeur de prébendes, dans la perspective de l'élection présidentielle de 2012, qui est à l'origine d'un malaise au sein de l'UMP, malaise qui s'exprime par la grogne de nombreux députés et par des initiatives remettant plus ou moins ouvertement en cause l'unité de celle-ci.

Il y a déjà longtemps que le président du groupe parlementaire UMP, Jean-François Copé, qui ne se cache pas de rêver à l'élection présidentielle de 2017 (mais pourquoi pas à celle de 2012), joue les trouble-fête au sein de son parti. Mais, accusé début avril par le président de l'Assemblée nationale d'être responsable d'un « dysfonctionnement institutionnel », il a aussitôt reçu le soutien d'un député UMP de l'Hérault, Jean-Pierre Grand, qui a déclaré que ce dysfonctionnement « est la conséquence d'un président de la République qui exerce toutes les fonctions de l'État ».

Un autre député UMP, de Haute-Savoie celui-ci, Lionel Tardy, jugeait ainsi, au lendemain de ces élections, le travail parlementaire de l'Assemblée : « Nous avons examiné trop de textes depuis 2007, dans des conditions souvent exécrables qui ne permettent pas de bien travailler. [...] Nous devons nous recentrer sur les textes intéressant vraiment la vie quotidienne des Français, plutôt que de gesticuler sur des sujets comme le droit pénal, où tous les instruments existent déjà. [...] Il faut en finir avec ces textes « faits divers » : un fait divers le matin, une réunion l'après-midi, un projet de loi le soir. »

Au-delà de ces états d'âme, la question que se posent nombre de responsables UMP, c'est la capacité de Nicolas Sarkozy à gagner l'élection présidentielle de 2012. C'est ainsi que le sénateur UMP de l'Orne, Alain Lambert, déclarait début avril : « Nicolas Sarkozy n'est pas en situation de faire gagner nos idées en 2012 », critiquant « des méthodes qui nous entraînent tout droit dans l'abîme », en précisant qu'Alain Juppé ferait sans doute un meilleur candidat. Celui-ci a accusé réception du message en déclarant qu'il envisage d'être candidat en 2012 si Sarkozy ne se représente pas... ce qui ne veut pas dire qu'il ne pourrait pas tenter sa chance dans le cas contraire. On sait, depuis la présidentielle de 1995 et le duel Balladur-Chirac, que des « amitiés de trente ans » ne suffisent pas à éviter ce genre de situation.

Mais c'est évidemment Dominique de Villepin qui s'est posé le plus ouvertement en rival de Sarkozy. Il a déjà annoncé pour le 19 juin la création de son propre mouvement, laissant en suspens la question de savoir si celui-ci serait partie intégrante ou non de l'UMP. Mais pour le député villepiniste Jean-Pierre Grand, déjà cité, les choses sont simples : « On fait un rassemblement, que les gens viennent de partout, c'est le principe. Pour l'instant, nous restons dans le groupe parlementaire UMP. Ça ne pose pas de problème majeur. Après, à l'UMP [...] s'ils ne veulent plus de nous, on n'en fera pas une jaunisse. » Et sans attendre le 19 juin, de Villepin a déjà commencé ce qui ressemble fort à une campagne électorale, en promenant ses escarpins dans le fumier des fermes visitées.

De son côté, le chef de file du Nouveau centre, Hervé Morin, s'est prononcé en faveur d'une candidature de son courant à l'élection présidentielle de 2012.

Le Modem de Bayrou a quasi disparu de la scène politique, mais l'unité sans faille de la quasi-totalité de la droite parlementaire derrière Sarkozy appartient désormais au passé.

Un retour vers la situation antérieure

Mais en fait, cette nouvelle situation de la droite française ne fait que renouer avec tout ce que celle-ci a connu depuis des décennies. Ce sont les trois premières années du quinquennat de Sarkozy qui font figure d'exception. La division est une vieille tradition de la droite française.

La Quatrième République, pour ne pas remonter plus loin dans le temps, était caractérisée par une très grande instabilité ministérielle : de janvier1947 à juin1958, vingt gouvernements différents se sont succédé, soit une longévité moyenne de moins de sept mois, avec un record de deux jours pour un gouvernement Robert Schuman (du 5 au 7 septembre 1948) et pour un gouvernement Henri Queuille (du 2 au 4 juillet 1950).

L'une des causes de cette instabilité était l'existence de petits groupes parlementaires charnières, au centre de l'échiquier politique, qui pouvaient faire ou défaire des majorités, et offrir ainsi des perspectives de promotion ministérielle à leurs membres.

En revenant au pouvoir en 1958, De Gaulle avait l'ambition de mettre fin à cet état de fait, en mettant en place le mode de scrutin majoritaire qui est encore en vigueur aujourd'hui, et en imposant que les ministres, quand il s'agissait de parlementaires, renoncent à leur siège au bénéfice de leur suppléant pour toute la durée de la législature, règle qui est d'ailleurs régulièrement tournée depuis longtemps par la démission dudit suppléant quand le ministre perd son maroquin.

De Gaulle était revenu au pouvoir non seulement avec le soutien de toute la droite, mais aussi avec celui de la majorité du Parti socialiste. Mais il ne lui fallut guère plus d'un an pour perdre l'appui d'une fraction importante de cette droite, dès qu'il s'engagea vers la politique « d'autodétermination » en Algérie. Et dès lors, il ne fut plus jamais capable de faire l'unanimité de la droite française.

En mai 1962, quand De Gaulle au cours d'une conférence de presse exprima son refus d'une Europe intégrée, en déclarant ironiquement que : « Dante, Goethe, Chateaubriand [...] n'auraient pas beaucoup servi l'Europe s'ils [...] avaient pensé et écrit en quelque espéranto ou volapük intégré », cela entraîna immédiatement la démission des trois ministres du parti démocrate chrétien qu'était le MRP (Mouvement républicain populaire), qui défendait une politique atlantiste, c'est-à-dire suiviste par rapport aux USA. Ces divergences continuèrent à se manifester les années suivantes, notamment quand De Gaulle annonça en février 1966 le retrait de la France du commandement intégré de l'OTAN, qui entraîna l'année suivante la fermeture de toutes les bases militaires américaines installées dans l'Hexagone depuis 1945.

La seule différence entre ces divisions au sein de la droite et celles auxquelles on assiste aujourd'hui, c'est qu'il s'agissait alors de deux options politiques différentes offertes à la bourgeoisie française, alors qu'on chercherait vainement, dans les rivalités qui s'affirment aujourd'hui, de réelles divergences politiques.

De la même manière, quand De Gaulle avait décidé, en septembre 1962, d'organiser un référendum destiné à entériner l'élection du président de la République au suffrage universel, les députés avaient voté une motion de censure à une large majorité, incluant aux côtés du Parti socialiste et du Parti communiste toute une partie de la droite. La Chambre avait aussitôt été dissoute et, si les élections qui avaient suivi le référendum avaient ramené à l'Assemblée une large majorité soutenant De Gaulle, la droite n'en était pas moins restée divisée.

Pour en terminer avec les divergences au sein de la droite au cours de la période gaullienne de la Cinquième République, il faut rappeler que, si le référendum sur la régionalisation d'avril 1969 fut un échec pour De Gaulle et entraîna sa démission, ce n'est pas seulement parce que celui-ci avait été usé par les événements de mai 1968, mais aussi parce qu'il avait été lâché par un certain nombre de dirigeants de la droite qui l'avaient soutenu jusque-là, dont Giscard d'Estaing.

Durant les quatre décennies qui ont suivi, les querelles au sein de la droite n'ont pas manqué, avec notamment la trahison par Chirac de la candidature du gaulliste Chaban-Delmas au profit de Giscard d'Estaing lors de l'élection présidentielle de 1974 ; la guerre ouverte entre Chirac et ce même Giscard à partir de l'été 1976, qui permit l'élection de Mitterrand en 1981 ; la répétition du même scénario à la présidentielle de 1988, avec l'affrontement qui opposa Barre, ancien Premier ministre de Giscard, à ce même Chirac, et permit la réélection de Mitterrand ; le duel Chirac-Balladur à la présidentielle de 1995.

En fait, plus on s'est éloigné des toutes premières années de la Cinquième République, où De Gaulle régnait en bonaparte en apparaissant comme le seul homme politique capable de mettre un terme au conflit algérien, plus celle-ci a ressemblé à feu la Quatrième.

Certes, on y change moins souvent de chef du gouvernement. Mais la différence est mince. Entre 1947 et 1958, les chefs de gouvernement changeaient souvent. Mais cela n'empêchait pas de retrouver les mêmes hommes à la tête des mêmes ministères dans plusieurs gouvernements successifs. Dans la Cinquième République, les Premiers ministres restent plus longtemps en poste, mais cela n'empêche pas la valse des ministres. Sous la présidence de Sarkozy, cette valse a déjà vu se succéder en trois ans deux ministres à l'Intérieur (Alliot-Marie et Hortefeux), deux aussi à la Justice (Dati et Alliot-Marie), deux à l'Identité nationale (Hortefeux et Besson), deux également à l'Éducation nationale (Darcos et Chatel), deux encore à l'Écologie (Juppé et Borloo) comme à la Culture (Albanel et Frédéric Mitterrand). Mais le record appartient au ministère du Travail, qui n'a pas vu se succéder moins de quatre titulaires (Xavier Bertrand, Hortefeux, Darcos et Woerth).

D'aucuns pourraient penser que ces fréquents remaniements ministériels, comme la multiplication des secrétariats d'État, qui obéissent avant tout à des considérations politiciennes, à des recherches d'équilibre entre les différents courants de la majorité ou au débauchage de personnalités de l'opposition, nuisent à la bonne gestion des affaires. Mais il n'en est rien, car le rôle des ministres est essentiellement celui de pantins destinés à faire croire au bon peuple que ce sont eux, sous le contrôle du Parlement, qui prennent les grandes décisions engageant l'avenir du pays. En réalité, les textes importants soumis au Parlement, les décrets d'application qui viennent compléter, amputer ou modifier ces lois, et qui échappent totalement aux parlementaires, sont élaborés par un corps de hauts fonctionnaires beaucoup plus stable, en collaboration officielle ou officieuse avec des représentants du grand capital.

Dans un pays comme la France, il n'y a que dans des périodes de crise politique, comme celle que ce pays a connue à la fin de la guerre d'Algérie, que les classes possédantes peuvent avoir besoin d'un arbitre capable d'imposer à leurs différentes fractions, comme à toutes les composantes de l'appareil d'État, la politique que cet homme, érigé en « sauveur suprême », juge la plus conforme aux intérêts généraux de la bourgeoisie. Et dans ce cas-là le Parlement, quand il ne disparaît pas purement et simplement, comme ce fut le cas entre 1940 et 1944, voit son rôle encore plus réduit.

Mais en dehors de ces périodes exceptionnelles, la bourgeoisie s'accommode fort bien d'une instabilité ministérielle qui ne l'a pas empêchée de prospérer sous la Troisième, sous la Quatrième... comme sous la Cinquième République.

6 mai 2010