Russie - Abcès tchétchène et maladies chroniques de l'État russe

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Septembre-Octobre 2004

Juste après la tragédie de Beslan, ville du Caucase russe située en Ossétie du Nord (une république proche de la Tchétchénie), Poutine a annoncé une série de mesures destinées, selon lui, à renforcer l'État central russe. Illustration de sa "démocratie contrôlée", elles ont en tout cas comme effet immédiat de restreindre encore plus les rares libertés formelles qui subsistent.

À Beslan, un commando indépendantiste tchétchène avait pris 1300 personnes en otages, dont une majorité d'enfants. Le massacre de centaines d'entre eux, lors de l'assaut des forces spéciales, a frappé d'effroi et rappelé en quel mépris le pouvoir russe tenait la vie de sa population.

Terrorisme et guerre de Tchétchénie

Poutine prétend avoir fait de la lutte contre le terrorisme sa priorité et en avoir fini avec son"opération antiterroriste" en Tchétchénie, dénomination sous laquelle il avait lancé ses troupes sur la petite république sécessionniste en octobre 1999. Mais alors, comment expliquer aux habitants de la Fédération de Russie que cette guerre continue de tuer dans tout le pays et qu'une "poignée de bandits isolés", selon les autorités, puisse défier "l'État fort" dont Poutine se veut le promoteur? D'autant plus que si la tuerie de Beslan culmine dans l'horreur, elle n'est pas un événement isolé. Plusieurs attentats ont eu lieu cet été qui ont fait un demi-millier de morts en quelques jours dans le sud du pays, le métro de Moscou et sur les lignes aériennes intérieures.

En mars dernier, Poutine avait été réélu en se targuant d'avoir restauré l'autorité de l'État, en assurant ainsi une certaine stabilité au pays. Depuis, l'image que le Kremlin tente de donner de lui a été malmenée par les attentats, mais aussi par une nouvelle crise bancaire et la relance de l'évasion des capitaux. Sur un autre terrain, social celui-là, l'image d'un pouvoir qui se prétend consensuel a également été démentie par des manifestations d'une ampleur inhabituelle, en diverses grandes villes, contre la suppression d'avantages sociaux datant de l'époque soviétique.

Un concentré caucasien des problèmes en ex-URSS

Parmi les problèmes qu'a vu ressurgir le pouvoir ces derniers mois, les plus aigus impliquent le Caucase, vaste région montagneuse située sur le flanc méridional de la Russie d'Europe, qu'elle partage avec trois États issus du démantèlement de l'URSS: Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan.

On appelle parfois le Caucase "la montagne des peuples" car on y dénombre plus d'une centaine de nationalités. En plus de celles qui disposent d'un État, d'autres ont un statut de républiques autonomes rattachées à un des États de la région, mais toutes ou presque se trouvent éparpillées entre plusieurs pays et mélangées à d'autres peuples. Si, du temps de l'URSS, des populations de même langue, culture et origine pouvaient se trouver réparties dans des régions administratives dépendant de républiques soviétiques différentes, cela n'avait guère de conséquences: cela restait dans le cadre d'un même pays. Mais avec l'éclatement de cet État unifié en décembre 1991, des peuples se sont trouvés brusquement partagés entre des États désormais séparés par des frontières, tels les Ossètes d'Ossétie du Nord, qui appartient à la Fédération de Russie, et ceux de l'Ossétie du Sud qui, elle, relève juridiquement de la Géorgie.

Avec la décomposition de l'URSS, au tournant des années quatre-vingt, le Caucase est devenu la proie des bandes armées de divers potentats locaux qui ont tenté de s'y tailler des fiefs plus ou moins indépendants. Le cas le plus tristement célèbre est celui de la Tchétchénie, dont la population se trouva prise entre l'enclume des chefs de clans indépendantistes et le marteau-pilon de l'armée russe.

Eltsine, premier dirigeant de la Russie post-soviétique, avait tenté de reprendre le contrôle de la Tchétchénie par la guerre en 1994. Elle la ravagea pendant quatre ans, détruisant villes, villages et infrastructures économiques, tuant une centaine de milliers d'habitants, tandis que la moitié de la population trouvait refuge dans les républiques voisines où elle s'entasse dans des camps. Pourtant, Eltsine ne parvint pas à mater la rébellion. En 1996, il dut retirer ses troupes, promettre un référendum d'autodétermination et laisser s'installer un gouvernement indépendantiste. Trois ans plus tard, Poutine, qui s'apprêtait à succéder à Eltsine, lança une nouvelle guerre.

Depuis, bien que les combats n'aient pas cessé, il prétend avoir "normalisé" la situation. Récemment, il a réussi à faire avaliser par référendum le rattachement de la Tchétchénie à la Fédération de Russie. Un résultat, obtenu par la pression de l'armée et la fraude, qui lui a valu les félicitations des dirigeants occidentaux. Pour "tchétchéniser" ce "retour à la légalité fédérale", il avait fait élire président local Kadyrov, un ancien chef de clan indépendantiste qui avait jugé plus profitable de placer ses trafics sous l'égide du Kremlin.

Alors que Poutine semblait contrôler la situation, le mirage commença à se dissiper. Le 9 mai, Kadyrov fut assassiné lors d'une parade militaire, dans une ville de Grozny tellement quadrillée par l'armée qu'il se pourrait que l'état-major fût impliqué dans l'attentat. En tout cas, il l'a débarrassé d'un concurrent dont les miliciens disputaient aux militaires le monopole de juteux trafics, surtout pétroliers.

Dans le même temps, malgré la loi martiale, les indépendantistes accroissaient leurs raids dans les régions voisines. Ils parvenaient à investir la capitale de l'Ingouchie, où ils ont abattu un ministre et trois généraux, et multipliaient les attentats au Daghestan. Quant à l'Ossétie du Nord, jusqu'alors épargnée, la tragédie de Beslan a démontré qu'elle était aspirée dans la spirale d'une guerre qui menace d'engloutir tout le Caucase, et pas seulement son versant russe.

De l'autre côté de la ligne de crête devenue frontière d'État, les combattants indépendantistes disposent de bases arrières en Géorgie, dont les dirigeants ont des comptes à régler avec Moscou. Depuis la fin de l'URSS, le Kremlin a en effet soutenu dans trois provinces de Géorgie les mêmes tendances centrifuges qu'il combat en Tchétchénie. Il y a appuyé d'ex-hauts bureaucrates de la période soviétique qui s'enrichissent dans la contrebande ou divers trafics et ont transformé ces régions en fiefs personnels sur lesquels la Géorgie n'avait plus aucune autorité.

Depuis treize ans, un bras-de-fer oppose donc Moscou et Tbilissi (capitale de la Géorgie) par potentats locaux interposés, les populations servant aux uns et aux autres de pions et de chair à canon. Or, depuis peu, les autorités géorgiennes ont réussi à reprendre en main une de leurs républiques rebelles, l'Adjarie. Elles ont entrepris de faire de même en Ossétie du Sud. Dans cette province, juridiquement géorgienne mais rattachée de fait depuis 1992 à sa sœur russe d'Ossétie du Nord, les combats ont repris depuis cet été.

Appuyée par les États-Unis qui entraînent son armée, et qui voient là un moyen d'affaiblir la Russie tout en poussant les pions de leurs compagnies pétrolières dans la région, la Géorgie ne cache pas vouloir rétablir sa souveraineté sur la plus riche de ses provinces, l'Abkhazie. Comme celle-ci est intégrée de fait à la Russie, c'est tout le Caucase ex-soviétique qui menace de s'embraser. En tout cas, les dirigeants russes, géorgiens et les grandes puissances occidentales y ont accumulé tout ce qu'il faut pour que pareille explosion se produise: rivalités inter-étatiques autour de la manne pétrolière; chefs de guerre locaux qui ont trop intérêt à de tels conflits pour ne pas y pousser; populations déplacées par la force au gré des lignes de frontdont des démagogues nationalistes, religieux et autres attisent les rancœurs en les détournant sur leurs voisins. Sans oublier la misère dans laquelle ont été précipitées ces populations depuis une quinzaine d'années, qui fait de ceux qui ont tout perdu des proies faciles pour les recruteurs des groupes paramilitaires. Ils leur offrent un moyen de survivre une arme à la main et trouvent parmi eux assez de désespérés prêts à commettre un attentat-suicide.

Loi de la jungle...

Cela, on le constate depuis dix ans en Tchétchénie, où Eltsine et Poutine n'ont semé que ruines et désespoir. Poutine vitupère le terrorisme, mais c'est l'ignominie du Kremlin qui l'alimente! Et Poutine peut opposer au terrorisme un de ses slogans favoris, la "dictature de la loi", ce que les habitants du Caucase subissent, c'est la dictature des bandes armées, qu'elles arborent un uniforme officiel ou un treillis indépendantiste.

Les chefs de guerre qui mettent la région en coupe réglée peuvent bien sûr changer de camp au gré de leurs intérêts ainsi que de ceux qu'ils servent et qui les financent: clans dirigeants de tel ou tel État de l'ex-URSS, intégristes musulmans d'Arabie saoudite ou d'ailleurs, narcotrafiquants, compagnies pétrolières rivales d'Occident qui guignent les réserves locales en hydrocarbures, etc. La brève carrière du dernier président tchétchène assassiné (le troisième en quinze ans!), Kadyrov, en fournit un exemple récent. On en a un autre avec Bassaïev, l'instigateur de la prise d'otages de Beslan et de celle, aussi sanglante, du théâtre moscovite de la Doubrovka en 2002.

Dix ans plus tôt, cet agent du KGB avait levé des mercenaires dans le Caucase pour aider la sécession pro-russe en Abkhazie. En 1994, la guerre d'Eltsine le vit passer, avec armes, hommes et butin, dans le camp indépendantiste tchétchène. Depuis, il multiplie les opérations spectaculaires au nom de l'islam sans que cela l'empêche, à l'occasion, d'avoir partie liée avec des clans au pouvoir à Moscou. Ainsi, du temps d'Eltsine, il protégeait militairement les intérêts pétroliers du magnat-favori du Kremlin, Berezovski. En échange, celui-ci réglait les rançons des gens enlevés par les miliciens de Bassaïev: un genre de racket pratiqué à grande échelle par l'armée russe et les autres bandes dans le Caucase, où il a été élevé au rang de véritable industrie, tant il rapporte. Fin 1999, Bassaïev joua à nouveau la carte du Kremlin en lançant des raids sur le Daghestan. Désavoués par le président de la Tchétchénie indépendantiste, Maskhadov, ces raids offrirent un prétexte à Poutine pour dénier toute légitimité à Maskhadov et envahir la Tchétchénie. L'armée russe, qui encerclait Bassaïev au Daghestan, reçut l'ordre de le laisser filer. Depuis, il a repris ses coups de main sanglants au nom de la cause indépendantiste et se vante, dans ses interviews, de les financer sur le budget fédéral russe. Prises de guerre, fonds d'officines des services secrets russes, rétributions occultes par tel ou tel clan dirigeant russe? Sans doute tout à la fois.

... et rente de guerre

Les officiers supérieurs russes en Tchétchénie jouent eux aussi, mais en grand, sur plusieurs registres. Défaite en 1996, la caste des officiers a soif de revanche. Mais en même temps, elle a un intérêt direct à ce que s'éternise le conflit. Outre qu'elle y trouve sa justification, elle y a fort à gagnersur divers tableaux: promotions, subventions (le budget militaire a triplé en quatre ans) et aussi profits tirés de mille et un trafics qui fleurissent sur le fumier de la guerre -pétrole, armes, drogue, blanchiment d'argent, racket, enlèvements, trafic d'êtres humains, etc. Les chefs de l'armée et ceux d'en face rivalisent autour d'un tel butin. Mais en dix ans de guerre, des arrangements, un partage des territoires et une certaine coopération se sont mis en place entre les uns et les autres afin d'éviter que les affrontements n'entravent trop la marche de leurs trafics respectifs et parfois communs.

La direction de l'État russe n'y peut pas grand-chose. Mais cela ne fait pas son affaire car elle aurait besoin d'une victoire éclatante. Moins pour écarter le danger que représenterait la guérilla en tant que telle, car elle est réduite en nombre, que parce que l'abcès tchétchène pourrait provoquer une réaction en chaîne incontrôlable dans laquelle l'État russe n'en finirait pas de se déliter.

Ce phénomène, Poutine peine autant à le maîtriser qu'Eltsine avant lui. Car les forces qui gangrènent tout le Caucase et menacent de saper l'État russe trouvent leur origine dans le tréfonds de ce qu'est en train de devenir la société de l'ex-Union soviétique, dans ce qui a provoqué la désintégration, puis la disparition de l'URSS. Elles résident dans l'affaiblissement du pouvoir central face aux bureaucrates militaires et civils, lancés depuis une quinzaine d'années dans une course à l'accaparement de tout ce qui peut être source d'enrichissement, à commencer par des pans entiers de l'appareil d'État lui-même.

Un régime qui se veut de plus en plus musclé

Poutine a une nouvelle fois incriminé le "terrorisme international" dans son adresse à la nation après la tragédie de Beslan. Mais, s'il a dénoncé la "faiblesse" dont les autorités auraient fait preuve, c'est parce que cela lui permettait d'annoncer une série de mesures musclées, dont une "réforme radicale des institutions".

Affirmant que les institutions russes ont été inaptes à apporter des "résultats visibles permettant d'éradiquer le terrorisme", Poutine veut les réformer de telle sorte que "les organes du pouvoir exécutif central et régional forment un organisme uni et hiérarchisé".

En vertu de quoi, les chefs des régions ne seront plus élus par la population, mais désignés par les parlements locaux sur proposition du Kremlin. Quant à la Douma (l'Assemblée nationale), une réforme du mode de scrutin en fera disparaître les députés élus au scrutin uninominal de circonscription, censés être plus proches de la population que ceux élus sur une liste nationale (la Douma actuelle est constituée à parts égales de députés élus selon l'un ou l'autre des systèmes). Le scrutin national favorisant les grands partis, les autres seront éliminés de la Douma.

Dans la foulée, Poutine a annoncé un renforcement des moyens accordés aux "ministères de force" (armée, police, services spéciaux), tout particulièrement à la FSB (héritière du KGB, la police politique), qui verra accroître ses prérogatives, notamment en matière d'interventions, de censure, de contrôle des déplacements des particuliers dans le pays. Quant au Caucase, "plate-forme du terrorisme international" selon Poutine, il est placé sous l'administration directe d'un de ses proches.

Le quotidien Izvestia qualifie cela de "Révolution de septembre". Cela ressemble plutôt à la énième tentative faite par Poutine pour atteindre l'objectif qu'il poursuit depuis qu'il a remplacé Eltsine en 2000: le "renforcement de la verticale du pouvoir", autrement dit, la restauration de l'autorité et du pouvoir central de l'État dans et sur le pays.

Sachant dans quel état de délabrement et de faiblesse Eltsine avait laissé le pouvoir russe, Poutine, aussitôt élu président, avait repris en main les chaînes de télévision et muselé la Douma. Il avait surtout nommé sept super-préfets, la plupart issus de la police politique ou de l'armée, pour brider les présidents des républiques et les gouverneurs qui entravaient le pouvoir de son prédécesseur. Certains, pas tous, avaient été mis au pas, mais sans que le pouvoir central ait réellement prise sur les régions, à en juger par le projet de ne plus faire élire les gouverneurs par la population.

Poutine aurait évidemment bien du mal à expliquer en quoi des actes terroristes dans le Caucase (raison invoquée pour justifier sa "réforme des institutions") nécessitent qu'il prive du droit d'élire leurs gouverneurs des électeurs vivant à des milliers de kilomètres de là. Mais les principaux médias, aux ordres, ne risquent pas de le lui demander devant les téléspectateurs. Quant aux dirigeants occidentaux, si certains ont tiqué aux mesures de Poutine, mais pas au prétexte du "terrorisme international" dont ils usent comme lui, ils ne veulent pas vraiment l'embarrasser. L'Union européenne, par la bouche de son commissaire aux Relations extérieures, considère ces mesures comme étant, "de toute évidence, (...) une affaire interne à la Russie". Une formule que répètent les chefs du monde occidental depuis que l'armée russe ravage la Tchétchénie et qui résume leur soutien à Poutine, mais qui est aussi une façon d'avouer que ledit terrorisme international n'a rien à voir dans l'affaire.

La faiblesse récurrente de l'Etat central

Quant à laisser entendre, tel Eltsine, que Poutine serait en train de tordre le cou à la "démocratie en Russie", cela tient de la farce. Non que Poutine en serait incapable, mais parce qu'on ne peut s'en prendre qu'à ce qui existe. Proclamé "père de la démocratie russe" par tout ce que l'Occident compte de représentants des puissances impérialistes, Eltsine est cet expert ès-démocratie auquel on doit d'avoir lancé la guerre en Tchétchénie. Peu avant, il avait fait canonner un Soviet suprême dont les députés, pas moins démocratiquement élus que lui, avaient le tort de lui tenir tête. Cela réglé, il fit adopter, à coups non plus de canon mais de fraude électorale, une Constitution lui donnant tous les pouvoirs, au moins sur le papier. Eltsine et d'autres disent maintenant que ce sont les "droits garantis" par cette Constitution que menacerait Poutine. S'ils précisent, "en matière fédérale", c'est que, ladite Constitution ne garantissant pas grand-chose, ils se posent en défenseurs des droits des gouverneurs visés par Poutine, et d'eux seuls.

Venant d'Eltsine, qui dut subir leur fronde durant deux mandats présidentiels, cela ne manque pas de piquant. Mais sur le terrain des affaires qui l'ont enrichi scandaleusement ainsi que son clan en quelques années, Eltsine peut avoir envie d'embarrasser un Poutine qui, une fois élu président, privilégia son propre clan au détriment des affairistes liés à son prédécesseur. Et dans la désignation des gouverneurs par le Kremlin, les motivations politiques affichées par Poutine se mêlent à des opérations bien plus terre-à-terre.

Poutine aimerait mettre au pas les gouverneurs, mais pour cela il a besoin d'appuis à Moscou et dans les régions. Faute d'en avoir assez trouvé en cinq ans, il s'apprête maintenant à procéder à une sorte de mise aux enchères des sièges de gouverneurs et, en fait, de leurs fiefs avec les sources d'enrichissement publiques et privées qui en dépendent. Poutine a un intérêt politique évident à tenter de reprendre le contrôle sur les régions -et d'abord sur celles qui, produisant du pétrole, du gaz ou des diamants, ont les moyens de se montrer indépendantes du Kremlin. Mais précisément, leur richesse est telle qu'elle n'attire pas les seules convoitises politico-économiques du Kremlin. Alors, va-t-on assister à une bataille à coups de milliards entre ceux qui guignent la place? Il en va déjà ainsi avec des gouverneurs élus. Avec leur désignation par Moscou, ce n'est plus dans les régions, mais dans les antichambres du pouvoir central qu'aura lieu la bataille "électorale", chaque candidat surenchérissant dans les cadeaux et pots-de-vin pour arracher des promesses de soutien.

Ainsi, la "réforme des institutions" de Poutine pourrait être d'abord une manière politique de redistribuer les circuits d'accaparement des richesses au niveau régional entre les "élites". Usant de son droit de "proposition" aux postes de gouverneurs, Poutine essayera d'en profiter pour placer des gens de son clan ou pour y rallier des notables régionaux (dès l'annonce de ses mesures, une quinzaine de gouverneurs ont adhéré au parti présidentiel, "Russie unie"). Il en profitera aussi pour essayer de reprendre en main le contrôle de la production et surtout de la commercialisation des matières premières qui, représentant désormais un cinquième du PIB (produit intérieur brut) de la Russie, contribuent de façon prépondérante (40%) au budget fédéral.

La Russie, constate l'OCDE, est devenue "étroitement tributaire de l'exportation d'un éventail restreint de ressources naturelles". Ce n'est donc que sur cette économie tributaire des marchés mondiaux, et des retournements des cours des matières premières, que Poutine peut essayer de s'appuyer. Il aimerait, comme on le voit avec l'affaire Ioukos, reprendre en main certains des grands groupes que les clans de la haute bureaucratie affairiste ont accaparés à la faveur des privatisations sous Eltsine. Il n'a pas vraiment d'autre choix, mais sans que cela se traduise par des résultats réellement concluants. Parce que, dans cette Russie de plus en plus réduite au rôle d' approvisionneur des marchés mondiaux en matières premières, les seuls moyens dont il dispose pour tenter de contrôler cette source, prépondérante mais limitée et combien fragile, de revenus l'obligent à négocier avec les chefs d'appareils au sein de la haute administration. Et même quand il s'essaie à jouer les uns contre les autres, si l'expérience de son premier mandat montre une chose, c'est que, à terme, cela contribue moins à renforcer son propre pouvoir que celui des clans de la bureaucratie.

Corruption et pillage bureaucratique

Dans son discours à la nation, au lendemain de la tragédie de Beslan, Poutine avait accusé des "dysfonctionnements" de l'appareil étatique d'avoir favorisé la vague d'attentats d'août et septembre. En effet, des responsables civils, militaires et policiers ont, contre une poignée de dollars, laissé embarquer sans les contrôler des gens qui allaient faire exploser des avions en vol; d'autres ont laissé circuler des commandos en armes à Moscou ou dans le Caucase, probablement aussi contre argent.

Cela n'aura surpris personne en Russie, où la corruption, à tous les niveaux de l'administration, atteint des sommets. Monnayer une autorisation qui est un dû, un passe-droit ou encore une signature officielle en bas d'un acte qui prive l'État de ses droits et revenus, ne sont pas des dysfonctionnements de la machine administrative, mais son mode de fonctionnement habituel.

Dans la Russie des tsars, le personnage du fonctionnaire corrompu a tellement marqué les esprits qu'il a, entre autres, doté la littérature russe d'une riche galerie d'individus plus répugnants les uns que les autres.

Dans l'URSS du régime stalinien, qui masquait les tares et prélèvements collectifs de la bureaucratie dirigeante en dénonçant de façon rituelle certains "dysfonctionnements" présentés comme isolés, tout détenteur d'une parcelle d'autorité était tenté d'en profiter personnellement. Mais à ses risques et périls, car la dictature de Staline et de ses successeurs forçait, par la trique, les bureaucrates à limiter leurs appétits, de crainte que, ayant libre cours, ils ne déstabilisent tout le régime.

Et c'est ce à quoi l'on a assisté dans les dernières années de l'URSS, puis dans la Russie d'Eltsine et maintenant celle de Poutine. Ce phénomène a pris une ampleur jamais vue, sous la forme d'une privatisation de l'État par ceux-là mêmes qui en composent l'appareil. Le pillage de l'État et celui de l'économie en sont l'expression concrète. La corruption de fonctionnaires subalternes, dont s'indigne Poutine à propos des attentats, n'est que la menue monnaie d'un phénomène qui implique des centaines de milliers d'individus, à commencer par ceux qui sont les plus proches des sommets du pouvoir. Tels des mafieux contrôlant un territoire de bande, ils rackettent qui une région, qui une branche de l'économie, qui les usagers d'une administration. Le plus cocasse dans l'un des arguments que Poutine invoque la lutte contre la corruption -pour justifier ses mesures, c'est que la désignation des gouverneurs par le pouvoir ne peut qu'accroître de façon fantastique cette même corruption. Car ceux qui auront dépensé des milliards pour décrocher un tel poste voudront rentabiliser cet "investissement". Ils racketteront encore plus l'économie de leur région; monnayeront comme jamais leurs faveurs; exigeront des pots-de-vin accrus pour les formalités que devront effectuer leurs administrés; pilleront toujours plus les fonds fédéraux attribués aux régions et retiendront les rares impôts versés actuellement.

Conséquence immédiate de la chose, cela va accroître le poids déjà énorme des prélèvements que les bureaucrates, à tous les niveaux, effectuent sur le dos de la population et au détriment de l'économie. Mais cela aura aussi des conséquences politiques car ce phénomène de pillage, qui ronge jusqu'à l'os toute la société, ronge en même temps le pouvoir de ceux qui prétendent la diriger.

Et toujours, la fuite des capitaux

On en a eu une nouvelle illustration avec la crise bancaire rampante qui a frappé la Russie, de mai à juillet, en ravivant de très mauvais souvenirs: ceux de l'effondrement financier d'août 1998, couronnement d'une décennie de pillage de l'économie sous Eltsine.

Pour qu'à nouveau, "les épargnants russes se ruent sur leurs roubles" (Libération du 11 juillet) que les banques ne voulaient ou pouvaient plus leur rendre, il a suffi de peu de chose. Que la Gosbank (banque centrale) fasse un pas dans le sens souhaité par les autorités financières internationales. Celles-ci la pressent en effet, depuis des années, d'assainir un milieu bancaire notoirement criminalisé et de respecter un minimum de normes admises dans le reste du monde. La Gosbank venait donc d'exiger des banquiers russes qu'ils aient assez de fonds propres -si l'on ose dire, tant leur argent provient d'activités essentiellement délictueuses- pour faire face à des demandes de remboursement autres qu'ordinaires. Pour la première fois, la Gosbank venait aussi de retirer sa licence à un établissement connu pour blanchir de l'argent et impliqué par la justice dans un assassinat: Sodbiznesbank. Une de ses filiales se mit en faillite, puis un groupe plus important, bientôt suivi par d'autres. Premier établissement privé du pays, Alfa Bank, avoua des "difficultés de trésorerie". Ceux de ses clients, essentiellement des commerçants et petits entrepreneurs, qui le souhaitaient purent finalement récupérer leurs dépôts, mais avec une décote de 10%, en s'estimant heureux de n'avoir pas tout perdu.

Ces événements n'ont pas éclaté dans un ciel serein pour les milieux des affairistes petits et grands. Depuis des semaines, ils pouvaient suivre les péripéties des procès intentés par le pouvoir à la principale compagnie pétrolière du pays, Ioukos, et à son dirigeant, Khodorkovski, accusé d'avoir escroqué l'État et le fisc de plusieurs milliards de dollars. Et ils constataient comment le pouvoir, qui avait pu arrêter et traîner en justice la première fortune de Russie, était en train de lui reprendre "sa" compagnie pétrolière.

Dans un déballage largement médiatisé par le pouvoir, tout y est passé ou presque des "exploits" du "nouveau riche" numéro 1 du pays: rappel du vol légal, permis par le pouvoir d'alors, qu'avait été la privatisation de Ioukos sous Eltsine; exposé des turpitudes de Khodorkovski achetant des complicités haut placées et éliminant ses rivaux; détail des sommes fantastiques que lui et ses proches avaient empochées et transférées illégalement à l'étranger, des milliards de dollars qu'ils devaient au fisc, face aux impôts dérisoires (une centaine d'euros) acquittés personnellement par l'homme le plus riche du pays.

Si, malgré le soutien de personnalités du monde de la politique et de la finance en Occident et les cris d'orfraie de ceux, ici et là-bas, qui invoquaient le droit sacré de propriété, un tel magnat pouvait croupir en prison et se voir dépouiller, quel affairiste de moindre envergure pouvait se sentir à l'abri?

Les plus en vue firent le dos rond, voire approuvèrent, meilleur moyen de s'attirer les bonnes grâces du pouvoir. Ils pouvaient ainsi continuer à faire des affaires et, qui sait, pour les mieux placés, espérer récupérer une part des dépouilles de l'éphémère empire de Khodorkovski.

Mais, sans attendre, tous avaient pris les devants. Les établissements que la Gosbank avait cru pouvoir mettre au pas firent ce pour quoi ils avaient été créés par les chefs de la haute bureaucratie de l'URSS finissante: ils firent partir à l'étranger tout ce que ces clans, leurs protecteurs, leurs commanditaires et leurs relations d'affaires n'avaient pas encore mis hors d'atteinte du pouvoir.

Depuis quatre ans, Poutine martèle que le monde russe des affaires doit rapatrier une partie des centaines de milliards de dollars qu'il cache en Occident. Il lui a même promis une amnistie fiscale et judiciaire s'il consentait à mettre ces fonds au service du développement économique, l'État n'en ayant pas les moyens. En 2002 et 2003, sans que cesse la fuite des capitaux, certains prirent le chemin inverse. Début 2004, le gouvernement tablait même sur un afflux net de capitaux: une grande première depuis la disparition de l'URSS. Las! Le ministre du Développement économique vient d'avouer qu'il n'en sera rien. "La fuite des capitaux, dit-il, a repris à grande échelle": 8,5 milliards de dollars cette année, deux fois et demie plus que l'an passé.

Alors que les cours du pétrole, dont la Russie est un des premiers producteurs mondiaux, ont quadruplé en quelques années, ce que les autorités présentaient comme devant permettre d'entamer un redressement économique indispensable, les investissements publics étant au point mort depuis une quinzaine d'années, l'État n'en aura pas les moyens cette année encore. Même s'il dispose d'un surplus budgétaire d'origine pétrolière, cela ne compense pas l'évasion massive de capitaux. Une hémorragie qu'organisent et dont profitent depuis des années les milieux interpénétrés du haut appareil d'État et des affaires qui pillent l'économie sans y réinjecter une partie significative de ce qu'ils en retirent, même quand ils ont des titres de propriété sur les entreprises.

Durant la décennie précédente, ce phénomène, prenant un tour explosif, culmina dans le krach financier de 1998. Par la suite, même quand quelques capitaux sont revenus, ici pour conforter les bases de ce pillage, là pour les renouveler, cela n'a modifié les données de la situation ni sur le plan économique, ni sur le fond politique.

Car ceux qui ont la charge de défendre les intérêts généraux de l'État russe restent impuissants, même quand ils le voudraient, à s'imposer aux groupes d'intérêts particuliers appuyés sur tel ou tel clan de la haute administration qui puisent sans compter dans le trésor public et épuisent les richesses économiques du pays. Même quand le pouvoir central veut les intimider par des menaces, des procès, le résultat va à l'inverse du but recherché. Et malgré les ennuis judiciaires médiatisés de Khodorkovski, la fuite incessante des capitaux donne la mesure de l'impuissance de l'État central face aux activités prédatrices des centaines de milliers de bureaucrates et de la poignée d'affairistes de haut vol qui leur est associée.

L'avis des "investisseurs étrangers"

Les dirigeants des grandes puissances impérialistes peuvent vanter la stabilisation dont Poutine serait le maître d'œuvre, afin de ne pas l'affaiblir davantage, il reste que le grand capital international, lui, ne s'en laisse pas compter. Et pour ceux qui le possèdent ou le gèrent, aujourd'hui comme hier, le compte n'y est pas, même si Poutine roule des muscles pour faire croire qu'il aurait la situation en main.

Les mésaventures du propriétaire de Ioukos ont ravivé des inquiétudes parmi les investisseurs étrangers quant à la protection des capitaux qu'ils pourraient envisager de placer en Russie. Et pour cause. Ce procès participe d'un tout, dont il n'est que le révélateur à grand spectacle: une société caractérisée, entre autres choses, par la non-stabilisation du droit de propriété et par une instabilité chronique des relations entre le pouvoir central et ceux sur lesquels il est censé exercer son autorité. Significative, sous cet angle, est l'édition 2004 du Guide Risque-Pays qu'éditent le MOCI et la COFACE, des organismes para-publics qui conseillent et assurent les investissements français à l'étranger. À la rubrique Russie, on peut lire notamment ceci: "Le secteur industriel est peu ouvert aux investissements étrangers qui restent très faibles. L'économie, dominée par les matières premières, est vulnérable aux mouvements des prix mondiaux (...). Les réformes votées ne sont pas appliquées car les acteurs économiques et régionaux n'ont pas toujours intérêt à ce qu'elles le soient. Les réformes concernant les droits de propriété et la transparence financière des entreprises sont encore insuffisantes pour améliorer le climat des affaires".

Cité récemment par Le Monde, qui titrait "La Russie reste une terre d'investissements à hauts risques", le représentant d'un fond d'investissement américain exposait plus crûment: "Les problèmes en Russie sont la protection du droit de propriété, le respect des contrats, le sentiment que le climat des affaires reste marqué par le crime et la corruption".

C'est tout cela qui explique qu'en 2003, la Russie a attiré 53 fois moins de capitaux que la Chine. Avec un milliard de dollars d'investissements, ce flux de capitaux extérieurs est "le plus faible (qu'ait connu la Russie) depuis le début des années quatre-vingt-dix", estime l'OCDE. Sur ce terrain, elle reste, depuis la fin de l'URSS, la lanterne rouge des pays de l'ancien bloc de l'Est. La BERD, banque européenne chargée de les aider à renouer avec l'économie de marché, a calculé que les investissements directs étrangers cumulés sur dix ans sont de 52 dollars par habitant en Russie, contre 18 fois plus au Kazakhstan, un État d'Asie ex-soviétique bien moins industrialisé qu'elle. En Hongrie, République tchèque et Estonie (une ex-république balte de l'URSS), le montant de ces investissements par habitant est près de quarante fois plus élevé qu'en Russie.

La "démocratie russe" selon Bush et Chirac

De toute façon, un afflux d'investissements étrangers n'améliorerait certainement pas le sort des travailleurs et classes populaires de ce pays. Il suffit de voir à quelle exploitation le capital voue les travailleurs en Chine! Mais dans leur malheur, les travailleurs et les peuples de Russie n'échappent à cette version impérialiste de la barbarie que pour subir celle dont Poutine se fait le chantre. C'est un mélange d'héritage tsariste, sur le plan de l'oppression nationale et de l'obscurantisme religieux, et d'un stalinisme qui, débarrassé de ses oripeaux prétendus "socialistes", glorifie ses traîne-sabre en Tchétchénie et les sinistres traditions de sa police politique, ce KGB sur lequel Poutine, son ancien chef, s'appuie de plus en plus pour "réformer" l'État. Que, de Bush à Chirac, les dirigeants politiques de l'impérialisme y voient la marque de la démocratie n'a rien de surprenant: de l'Irak à la Côte-d'Ivoire et de l'Afghanistan au Rwanda, on les sait experts en droits des peuples...

7 octobre 2004