Haïti - Martelly – Aristide : quand deux corrompus de notoriété publique se livrent une bataille judiciaire au nom de la lutte contre la corruption

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septembre octobre 2014

L'article ci-dessous a été publié par le numéro 211 de La Voix des Travailleurs, mensuel de nos camarades de l'Organisation des Travailleurs Révolutionnaires (UCI). Il est daté du 12 août 2014.

L'ancien président Jean-Bertrand Aristide, inculpé de trafic illicite de drogue, soustraction de deniers publics, forfaitures, concussion et blanchiment des avoirs, devrait comparaître par-devant la justice le mercredi 13 août prochain. Le juge Lamarre Bélizaire a frappé fort en épinglant du même coup 33 proches du chef du parti Fanmi Lavalas, tous frappés d'interdiction de départ.

Quelles que soient les motivations politiques du pouvoir Tèt kale [[Parti Tèt kale, parti du président Martelly]] dans le dossier, il faudrait être cynique pour penser ou déclarer qu'Aristide n'a rien à voir avec ces accusations. La gestion de l'ex-prêtre pauvre de Saint-Jean-Bosco était loin d'être catholique pendant ses deux mandats, au terme desquels il s'est enrichi dans les conditions qu'on sait, déménageant ainsi du dessous de la table vers le dessus, pour reprendre son expression imagée qu'il utilisait fréquemment dans ses sermons enflammés lors des messes à l'église Saint-Jean-Bosco, de véritables meetings politiques, en vue d'illustrer les inégalités dans la société compartimentée en riches et pauvres : « Popilayson pov la anba tab la epi grannèg yo chita sou tab la. »

Celui qui avait fait le vœu de pauvreté et qui tirait à boulets rouges sur les bourgeois a rejoint le club des possédants en devenant riche lui-même et ce n'est pas par l'opération du Saint-Esprit, ni par un ticket de Borlette [[Jeu de loterie]]. La prévarication, la dilapidation, le pillage des caisses publiques étaient érigés en principes de gouvernement sous Aristide. D'où l'expression « grands mangeurs » pour désigner pendant le second mandat de ce dernier cette clique de budgétivores qui siphonnaient le Trésor public avec avidité, sans fard et en toute impunité. Les procédures comptables en vue des décaissements notamment n'existaient que pour la forme, parce que le chef du parti Fanmi Lavalas, pour remplir ses comptes en banque ou pour financer la horde de chimères [[Hommes de main d'Aristide]] à sa solde, intimait fréquemment l'ordre aux ministres, aux directeurs généraux de décaisser en urgence des sommes astronomiques, faisant fi des procédures administratives. Ce n'est un secret pour personne et c'est donc un euphémisme d'accuser Aristide de « soustraction de deniers publics ». Quant au trafic illicite de drogue, de blanchiment d'argent, c'est une lapalissade ! La justice américaine n'a-t-elle pas déjà écroué pas moins de cinq barons lavalassiens, des proches d'Aristide qui sont quasiment tous passés aux aveux comme quoi ils travaillaient pour le compte de ce dernier.

De ce qui précède, ce ne serait pas une surprise, encore moins une injustice, que l'ancien président soit derrière les barreaux pour purger sa peine. Mais Michel Martelly, qui essaie visiblement d'instrumentaliser la justice pour donner un coup d'accélérateur au dossier d'Aristide en vue d'obtenir son incarcération, n'est pas en odeur de sainteté, lui non plus. Sa femme et son fils ne se sont-ils pas embourbés dans un procès depuis tantôt deux ans, étant accusés de corruption, de détournement de fonds publics, blanchiment et association de malfaiteurs ? La famille présidentielle a déjà les pieds bien emmêlés dans cette affaire sordide bien avant la fin du mandat de Martelly !

En effet ce dernier, du haut de son pouvoir, assoiffé d'argent public et impatient d'activer le siphonage des caisses, avait nommé, après son investiture, son épouse et son fils aîné chacun à la tête d'une commission plénipotentiaire et fait injonction au ministère de l'Économie et des Finances de mettre à leur disposition des fonds qu'ils utiliseront sans rendre compte à qui que ce soit. Newton Saint Juste, l'un des deux avocats qui avaient porté plainte contre la famille présidentielle, a avancé que le salaire du président Martelly, versé en gourdes, est dérisoire par rapport à celui de son fils, Olivier Martelly, et de son épouse qui, eux, touchent en dollars américains. Un jeunot, figurant à la tête d'une commission nationale de sport, se tournant les pouces dans son bureau au Palais national et émargeant au budget de l'État avec des traitements supérieurs à ceux du président de la République, son généreux père, voilà une illustration de la volonté de ce dernier de créer des emplois pour jeunes !

C'est un membre influent de l'épiscopat haïtien, connu pour son soutien indéfectible au président Martelly, qui est monté au créneau pendant son sermon pour dénoncer le fait que le chef de l'État perçoit un per diem de 20 000 dollars lors de ses voyages à l'étranger. On comprend pourquoi le président s'est transformé en pigeon-voyageur depuis le début de son mandat. Ce n'est pas que du tourisme ! Mgr Guyre Poulard n'y est pas allé avec le dos de la cuillère en demandant que cette pratique cesse dans un pays aussi pauvre, d'autant que les membres de la délégation présidentielle en déplacement - souvent en grand nombre - bénéficiaient quasiment des mêmes traitements. Voilà comment le chef de l'État concrétise sa promesse de réduction des dépenses publiques. Et ce n'est que la partie visible de l'iceberg !

En s'arrogeant de tels droits, Martelly n'a donc rien à envier à Aristide en fait de corruption et de malversations. Ils se valent. Pour le trafic illicite de la drogue et le blanchiment d'argent, il lui aurait fallu attendre au moins la fin de son mandat pour que le chef de l'État puisse prétendre rivaliser avec l'ancien président, qui avait apparemment mis en place un réseau bien huilé à son retour d'exil. Par contre, en fait de consommation, Michel Martelly a certainement remporté la palme. Il suffit d'écouter à ce propos ses interviews sur You Tube : il fumait jusqu'à 1 000 dollars US de crack par jour, après avoir abandonné la marijuana qu'il jugeait trop faible. Quand il n'avait pas d'argent pour s'en procurer, confiait-il à Carl Fombrun, journaliste de Island TV en Floride, il léchait par terre tout ce qui ressemblait au produit, y compris des excréments de poule.

Par ailleurs, si le musicien-président voulait vraiment combattre la corruption, Jean-Claude Duvalier aurait dû être dans son viseur dès son retour au pays et emprisonné au Pénitencier national. Car Aristide n'est qu'un petit apprenti par rapport à Baby Doc. Mais on constate que le chef de l'État est plutôt en lune de miel avec le dictateur, dont une partie des fonds détournés sont gelés dans les banques de Suisse. Nicolas Duvalier, le fils de Baby Doc, est d'ailleurs le conseiller privé de Martelly qui inonde son administration de duvaliéristes à des postes-clés.

Ce dernier s'est plus d'une fois targué d'être de l'extrême droite, contrairement à Aristide que l'opinion a longtemps considéré comme un politicien de gauche. Martelly, de son côté, n'a jamais caché son hostilité vis-à-vis du prêtre défroqué, du fait qu'il stigmatisait les riches du pays. Il a toujours exprimé publiquement sa haine à l'endroit de ce dernier par des insultes pendant ses bals à l'étranger mais aussi par des actes sur le terrain : en 1991, il s'était rangé les armes à la main dans le camp des putschistes contre Aristide, au moment du sanglant coup d'État de Cédras et de Michel François qui avait fait plusieurs milliers de morts dans la population. Martelly a bien du sang de la population sur la main ! Il était également aux côtés des étudiants de la faculté de Sciences humaines dans la mobilisation de 2004 qui a conduit à l'éviction d'Aristide, à laquelle il avait pris une part active. Martelly et Aristide sont donc deux ennemis politiques.

Malgré leurs différends politiques et les étiquettes d'extrême droite à l'un et de gauche à l'autre, les deux politiciens appartiennent à la même famille des corrompus, des budgétivores qui utilisent les fonds publics pour grossir leurs comptes en banque et ceux de leur parentèle et de leur clientèle. Ils ont en plus et surtout en commun le fait d'être, une fois au pouvoir, des serviteurs zélés de la bourgeoisie, saignant les pauvres pour enrichir celle-ci, et de vrais démagogues qui font semblant de défendre la cause des classes défavorisées pour mieux les berner et se servir d'elles comme tremplin pour accéder au pouvoir et y rester.

Au nom de la lutte contre la corruption, Martelly, pour tenter de mettre Aristide en taule, instrumentalise et corrompt le juge Lamarre Bélizaire qui a déjà fait emprisonner Enold Florestal, le principal accusateur de la famille présidentielle, pour corruption présumée. L'ancien président fait exactement pareil à l'endroit des avocats Newton Louis Saint Juste et André Michel, pour nuire autant que faire se peut à la famille présidentielle en mettant aussi à profit ses antennes bien plantées au sein du gouvernement Martelly-Lamothe. Martelly dispose du pouvoir, de l'appareil d'État, et Aristide, lui, de sa popularité dans les quartiers pauvres, quelque peu fragilisée depuis l'émergence du conflit entre la base et la direction du parti après l'expulsion de Lafanmi Lavalas du député Arnel Bélizaire et du sénateur Moïse Jean Charles, considérés comme les fers de lance de la mobilisation anti-Martelly et bénéficiant de l'appui d'une bonne partie de la base du parti d'Aristide, dont la cote de popularité est visiblement en chute depuis ces dissensions au sein de Lafanmi Lavalas.

Comme on parle d'élections dans les mois à venir, cette inculpation d'Aristide sert également de test pour le pouvoir, en vue d'évaluer la capacité de mobilisation de l'ancien président, qui dirige le parti politique le plus populaire jusqu'à date. Car le 8 mai 2013, lors de la première comparution d'Aristide devant un juge depuis son retour dans le pays, cette fois dans le cadre du meurtre de Jean Léopold Dominique, n'était-ce une grande démonstration de force dans les rues de Port-au-Prince, Aristide serait peut-être incarcéré à Croix-des-Bouquets ou au Pénitencier, après sa longue audition de deux heures.

Somme toute, cette saga judiciaire autour de ces deux politiciens corrompus ne concerne nullement les intérêts des classes pauvres, qui en font pourtant les frais. Définitivement, le pays ne se portera mieux que quand il sera affranchi de ces politiciens véreux et de ceux qui les entretiennent et les financent, c'est-à-dire la bourgeoisie, les nantis, les grandons [[Grands propriétaires terriens ]] ; quand cette classe de parasites et leurs larbins seront balayés par la révolution victorieuse de la classe ouvrière et des classes défavorisées.