Le sionisme et l'antisémitisme

Εκτύπωση
Mars 2005

L'accusation favorite des défenseurs de la politique de l'État d'Israël à l'encontre de ceux qui dénoncent l'oppression du peuple palestinien consiste à les taxer d'antisémitisme. Plus généralement, ceux qui critiquent l'orientation sioniste de tous les gouvernements qui se sont succédé à la tête d'Israël depuis sa création en tant qu'État, en 1948, se voient systématiquement traités d'antisémites, c'est-à-dire de racistes.

Le sionisme, par-delà ses variantes, les unes à prétention socialisante, les autres ouvertement réactionnaires, n'a pourtant jamais été qu'une orientation politique nationaliste, visant à ses origines la création d'un État juif, puis, cela fait, sa consolidation. Aujourd'hui, c'est l'expression du nationalisme d'un État oppresseur qui s'oppose aux aspirations nationales du peuple palestinien opprimé.

Assimiler toute opposition au sionisme à de l'antisémitisme est une double escroquerie. C'en est une vis-à-vis du peuple palestinien auquel elle nie le droit à l'aspiration à un État national. Mais c'est une escroquerie également à l'égard des Juifs, car la politique sioniste n'est pas la seule possible, et les quelque cinquante ans d'existence de l'État d'Israël montrent que cette politique n'assure le droit des Juifs à une existence nationale qu'au prix d'un état de guerre permanent contre les autres peuples de la région, au prix de la spoliation du peuple palestinien, au prix d'un régime militaro-policier pesant pour tous.

Que Sharon, un général d'extrême droite, personnifie aujourd'hui la politique sioniste, ne semble guère émouvoir les laudateurs du sionisme prompts aux calomnies et aux amalgames; tout comme d'autres d'ailleurs qui reprennent leurs arguments sans l'ombre d'une critique.

En octobre 2004, un rapport sur la lutte contre le racisme et l'antisémitisme a été remis au gouvernement français qui l'avait commandé. Outre les banalités qu'il contenait, ce rapport avait ceci de particulier qu'il reprenait des idées assimilant antisionisme et antisémitisme, et qu'il dissociait l'antisémitisme des autres formes de racisme. Les rédacteurs du rapport n'eurent pas à chercher bien loin leurs recommandations. Ils les trouvèrent toutes exprimées par les courants de droite des associations juives de France.

Et en effet, lorsque le rapporteur Rufin expliquait qu'il existe "un antisémitisme moderne né au confluent des luttes anticoloniales, antimondialisation, antiracistes, tiermondistes et gauchistes", que cet antisémitisme auquel il accolait le qualificatif de "radical" est l'expression "d'une mouvance altermondialiste et verte", il faisait écho à Cukierman, le président du Crif, le Conseil représentatif des institutions juives de France, qui dans un amalgame scandaleux stigmatisait en janvier 2003 une alliance "brun-vert-rouge qui donne le frisson".

Il importerait finalement peu de savoir ce que pense un Cukierman, si l'institution qu'il dirige, et dont la représentativité est somme toute assez faible aux dires de nombreuses associations juives, n'était courtisée par de nombreux politiciens qui s'y précipitent chaque année et qui de ce fait lui donnent une importance qu'elle n'aurait pas sans cela.

Mais n'en déplaise aux tenants du sionisme, ne pas accepter leurs propos, qu'ils soient exprimés par un Rufin qui se pose volontiers en progressiste ou par un Cukierman qui ne cache pas ses idées réactionnaires, ne signifie nullement, et quoi qu'ils en disent, exprimer des idées antisémites, ou être complice de ceux qui les propagent. Par contre être sioniste ne prémunit pas contre le poison du racisme, comme en témoignent l'histoire et les prises de positions de ce courant.

Le sionisme: un courant nationaliste...

Le sionisme est apparu à la fin du 19ème siècle, en réponse à l'antisémitisme qui se développait en Europe orientale et centrale où le système féodal était en ruine. Mais avec l'affaire Dreyfus, l'antisémitisme donnait aussi des signes de vitalité en France, où le capitalisme montrait déjà des signes de décadence.

Dans les pays de l'Europe orientale, usant d'une démagogie antisémite, c'est-à-dire raciste, des forces politiques réactionnaires tentèrent de détourner les nombreux mécontentements vers des pogroms dont étaient victimes le petit commerçant, l'artisan ou le prêteur sur gage juifs.

Il en fut de même dans les pays d'Europe centrale où les mouvements antisémites trouvèrent leurs racines dans la ruine de millions de petits bourgeois à qui l'on présentait les Juifs, avec lesquels ils étaient parfois en concurrence, comme responsables de leur situation.

En France, ce fut aussi sur une haine sociale que s'appuya le mouvement antisémite qui se déclencha à l'occasion de l'affaire Dreyfus. Il trouva son origine dans l'hostilité que ressentait et qu'exprimait l'aristocratie face aux financiers juifs qui achetaient ses demeures et ses domaines, et dont les fils s'immisçaient dans des carrières qui étaient autrefois réservées aux rejetons de cette aristocratie aigrie.

Le sionisme est donc né dans la petite bourgeoisie juive, d'Europe centrale dans un premier temps, en réaction au développement de l'antisémitisme. Mais pendant bien longtemps ce mouvement n'obtint aucune aide notable de la part de la bourgeoisie juive assimilée ou qui aspirait à l'être.

Il n'avait pas, non plus, de prise sur les masses populaires juives. Il y rencontrait l'opposition du mouvement ouvrier révolutionnaire qui ouvrait devant les masses juives exploitées la perspective de l'émancipation sociale de tous les exploités et qui dénonçait l'impasse du repliement national vers laquelle se proposait de les mener le courant sioniste. L'intelligentsia d'origine juive de Russie, de Pologne, avait alors donné au mouvement ouvrier révolutionnaire quelques-uns de ses militants les plus prestigieux qui, contre les nationalismes, avaient choisi l'internationalisme. Ils savaient que, pour vaincre définitivement l'antisémitisme et toutes les formes du racisme, il fallait mettre fin à l'organisation sociale basée sur l'exploitation.

Le mouvement sioniste, en tant que courant nationaliste, se heurtait également au problème de savoir quel territoire revendiquer. Il faut croire qu'à l'origine le Proche-Orient ne s'imposait pas. Dans un monde totalement conquis et partagé par les diverses puissances impérialistes, nulle parcelle n'était "libre". Toute installation devait préalablement avoir l'aval des propriétaires en titre: l'Angleterre, la France, la Russie, la Belgique...

N'ignorant pas cette réalité, les promoteurs du sionisme tentèrent de convaincre l'Angleterre, la principale puissance coloniale d'alors, d'accepter la création d'un foyer national juif. Après que l'Ouganda ou l'Argentine eurent été envisagés, c'est sur la Palestine que le choix se fit, afin que puisse s'y construire "une partie du rempart de l'Europe contre l'Asie, un poste avancé de la civilisation s'opposant à la barbarie", comme l'affirmait Theodor Herzl, le fondateur du sionisme. D'emblée, le sionisme se positionnait contre les peuples du Proche-Orient et se posait en "rempart" des grandes puissances impérialistes en train d'évincer définitivement l'Empire ottoman. D'ailleurs, il ne pouvait pas en être autrement. La philanthropie étant étrangère à l'impérialisme britannique, c'est uniquement pour défendre ses intérêts que ce dernier pouvait accepter une mesure favorable à d'autres. Ce fut donc sous l'aile protectrice de l'impérialisme que le sionisme fit ses premiers pas en se posant comme son défenseur, voire comme l'une de ses excroissances. Et cela le marqua de façon indélébile, lui donnant un cadre que jamais il ne transgressa.

Mais, à l'époque, toutes les tractations qui eurent lieu entre Herzl et les gouvernants britanniques, et qui aboutirent en 1917 à la déclaration de Balfour acceptant la création d'un foyer national juif en Palestine, se déroulèrent dans l'indifférence quasi générale des communautés juives, dont seule une petite minorité aspirait à se rendre en Palestine.

Dans les pays de l'est européen où un antisémitisme virulent, quand il n'était pas meurtrier, s'ajoutait à la misère touchant de nombreuses communautés juives, le désir d'émigration fit se déplacer des centaines de milliers d'hommes et de femmes. Entre 1881 et 1925, près de quatre millions de Juifs se sont expatriés aux États-Unis, au Canada, en Angleterre, en Allemagne, aux Pays-Bas ou encore en France, mais bien peu, 120000 seulement, allèrent s'installer en Palestine. D'un côté les terres arides du Proche-Orient, de l'autre les pays développés de l'Occident où étaient déjà installés de nombreux Juifs: entre les deux, le choix était vite fait, surtout pour des émigrants influencés par les idées et les combats du socialisme, dont la vitalité se manifestait dans les vieux bastions du capitalisme. Pour beaucoup de ces hommes et de ces femmes, même pour ceux qui aspiraient à l'époque à une vie culturelle et politique qui leur soit propre, le repli national que leur proposait le sionisme leur était étranger, d'autant plus qu'ils étaient ou avaient été eux-mêmes victimes d'un autre repli qui s'était fait à leurs dépens.

Dans les pays d'Europe occidentale où ces Juifs arrivèrent, d'autres Juifs d'une émigration plus ancienne étaient déjà installés et les plus riches et les plus intégrés d'entre eux ne voyaient pas d'un bon œil l'arrivée de ces foules déshéritées. Bernard Lazard, issu d'une famille de la bourgeoisie juive assimilée, et qui allait se rapprocher du sionisme, a pu ainsi décrire "ces chargeurs francfortois, usuriers russes, cabaretiers polonais, Galiciens prêteurs sur gages, ces Tatars prédateurs, grossiers et sales" qui viennent "indûment paître un pays qui n'est pas le leur", la France en l'occurrence. Ce point de vue était sans doute partagé, y compris par certains membres de la famille Rothschild qui, inventant le sionisme avant l'heure, financèrent l'installation de colons juifs en Palestine. Comme on le voit, les antagonismes sociaux et même ethniques qui traversaient les communautés juives n'étaient à l'époque nullement masqués par des liens ou des idées communes, et en tout cas pas celles du sionisme.

... Au caractère réactionnaire et colonial

Il est courant aujourd'hui de présenter le sionisme comme un mouvement progressiste, qui eut même ses heures de gloire anti-impérialiste, qui porterait en lui le progrès matériel et la démocratie. Tout cela est bien loin de la réalité.

Une définition, trouvée par le fondateur du sionisme lui-même, caractérise fort bien son mouvement: "Une terre sans peuple pour un peuple sans terre". Outre que la formule ne correspond à aucune réalité, elle souligne le profond mépris des sionistes à l'égard des Palestiniens, qui à leurs yeux n'existaient pas.

Les dirigeants sionistes ne se sont en effet jamais souciés de la population palestinienne et, bien avant la création de l'État d'Israël, ils se sont évertués à développer une "économie fermée", dans laquelle les Palestiniens n'avaient aucune part, aucun rôle; bref, une économie qui leur était "fermée", c'est-à-dire interdite. Et aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce fut la gauche du sionisme qui initia cette politique. Sous prétexte de normaliser la structure sociale du peuple juif, de créer en Palestine un prolétariat agricole et industriel d'une seule et même ethnie, la population arabe fut totalement remplacée.

Et ainsi, lorsque le Fonds national juif, bras financier du sionisme, achetait des terres aux féodaux arabes, c'était pour en expulser les paysans palestiniens avant de les remettre à des sociétés ou des communautés juives. Là encore ce fut un choix social révélateur du sionisme. L'entente se fit avec les propriétaires terriens, qui pour la plupart d'ailleurs n'habitaient pas la Palestine mais les villes de Damas, Beyrouth ou Istanbul. L'achat des terres avait beau être "légal", il ne privait pas moins les paysans palestiniens d'un bien qu'ils cultivaient depuis des générations. Dès son origine, l'expansionnisme sioniste fut donc basé sur une expropriation totale qui, pour les masses arabes, était synonyme de dépossession et de misère.

Le caractère colonial d'une telle politique fut hypocritement nié par la gauche, qui préférait insister sur les éléments d'un prétendu socialisme juif qui se serait dégagé de l'organisation plus ou moins communautaire de villages apparus dès 1908 et connus sous le nom de kibboutz. Seulement, la nature des relations entre les membres d'un kibboutz était en fait secondaire par rapport à celles qu'ils entretenaient avec la société palestinienne. Cela, la droite sioniste l'avait bien compris. Ainsi, un certain Jabotinsky, considéré comme le père fondateur du courant politique auquel appartient aujourd'hui le Likoud, la droite israélienne, et qui en son temps n'était pas particulièrement isolé puisqu'il représenta le sionisme de France au Congrès de Bâle en 1931, écrivait avec cynisme mais lucidité: "Peu importent les mots, la colonisation porte en elle sa propre définition, totale et inéluctable. Elle est comprise par chaque Juif et chaque Arabe. La colonisation ne peut avoir qu'un seul objectif. Pour les Arabes palestiniens cet objectif est inadmissible. Telle est la nature des choses. Changer cette nature est impossible. La colonisation ne peut être menée que contre la volonté des Arabes palestiniens". Et il ajoutait: "La colonisation sioniste, même la plus restreinte, doit ou bien cesser, ou bien être menée contre la volonté de la population indigène. Par conséquent, cette colonisation ne peut se continuer et se développer que sous la protection d'une force indépendante de la population locale, d'un mur d'acier que la population locale ne peut forcer". Aujourd'hui, le mur n'est pas d'acier. Il est fait de béton et autres matériels électroniques, mais il est bien réel.

La naissance d'Israël s'est faite contre la population palestinienne

Quelle que soit la part de responsabilité du sionisme dans la situation créée au Proche-Orient et dans la spoliation et l'oppression du peuple palestinien, la responsabilité écrasante en revient aux puissances impérialistes d'Europe et, plus tard, d'Amérique. Ce sont l'arrivée au pouvoir de Hitler, la barbarie nazie, le génocide des Juifs -et comment oublier la participation de l'État français lui-même aux déportations?- qui ont convaincu des centaines de milliers de Juifs qu'il n'y avait pas de place pour eux dans la vieille Europe. Et comment oublier, aussi, que même les États qui n'avaient pas été envahis par Hitler fermaient leurs portes devant les Juifs fuyant la répression!

En un peu plus de deux ans, de 1933 à 1935, 150000 Juifs venus essentiellement d'Allemagne mais aussi de Pologne s'installèrent en Palestine. L'émigration s'accélérant après la Seconde Guerre mondiale, le nombre des Juifs en Palestine atteignit 700000 en 1947. Parmi eux, beaucoup avaient choisi le Proche-Orient à défaut d'un autre pays d'accueil. Le mépris du camp des vainqueurs s'ajoutant aux atrocités perpétrées par le nazisme, les frontières de nombreux pays occidentaux furent fermées aux Juifs. Au sortir de la guerre, tout était donc bloqué et sans issue pour de nombreux Juifs. Ne leur restait qu'un seul espoir, celui de rejoindre la Palestine. Mais cela ne se fit pas sans mal. Deux ans après la fin du conflit, plus de 100000 Juifs continuaient à être soumis à des régimes infamants, encore enfermés dans des camps, dans l'attente d'un improbable départ, puisque l'Angleterre avait restreint très fortement le nombre d'émigrants juifs en Palestine tandis que les autres pays leur refusaient le moindre asile.

Lorsqu'en mai 1948 l'État d'Israël fut finalement proclamé, il le fut contre la population palestinienne. C'était là le choix du sionisme, de même que fut aussi son choix la mise en œuvre d'une politique dont le but était de faire fuir la population arabe en la frappant de terreur. Cette politique, qui commença avant même la création d'Israël, s'amplifia dans les premières années de son existence. Le massacre souvent cité de 254 villageois arabes de la localité de Deir Yassine ne fut pas un acte isolé. Il s'inscrivit au contraire dans une stratégie qui contraignit au départ des centaines de milliers de Palestiniens.

Car contrairement ce que veut toujours faire croire la mythologie fondatrice de l'État d'Israël, les Palestiniens ne seraient pas partis de leur plein gré ou simplement poussés par les exhortations de leurs dirigeants ou de ceux qui se prétendaient tels, mais bel et bien expulsés par la nouvelle armée israélienne ou des groupes paramilitaires qui lui étaient liés. Quatre cents villages palestiniens et des dizaines de quartiers urbains ont été détruits, afin de rendre inapplicable toute idée de retour. Et dans de nombreux autres, le repeuplement par les Juifs s'est fait en quelques mois. Aujourd'hui, cela s'appelle un nettoyage ethnique. Ilan Pappé, un des représentants des "nouveaux historiens israéliens", courant qui souligne la responsabilité des gouvernants israéliens dans l'exode des Palestiniens, écrit: "Dans le cas de la Palestine, le nettoyage ethnique a eu lieu selon un scénario prévu par le plan D du 10 mars 1948. Ce plan prévoyait la dé-arabisation de la partie de la Palestine considérée par l'Agence juive comme l'État d'Israël (la partie qui lui avait été attribuée par la résolution 181 de l'Assemblée générale de l'ONU, plus des régions occupées qui faisaient partie en titre de l'État arabe -en tout 78% de la Palestine mandataire). Finalement, sur les 900000 Palestiniens sur place, 750000 devinrent des réfugiés".

Un Etat théocratique aux relents racistes

C'est dire que la politique actuelle de l'État d'Israël, qui poursuit la dépossession des Palestiniens par un vol continuel de leurs terres et l'extension de la colonisation, n'est pas nouvelle. Elle a été mise en œuvre par tous les régimes, qu'ils soient de droite, qu'ils aient été de gauche ou qu'ils comprennent comme aujourd'hui des représentants de la droite et de la gauche. Cette politique est une constante du sionisme qui, dans les circonstances concrètes où a été créé Israël, menait tout droit au racisme pur et simple.

On aurait pu s'attendre à ce que l'État d'Israël, fondé par des hommes et des femmes instruits, cultivés, venus pour beaucoup d'une Europe qu'ils avaient dû eux-mêmes fuir, victimes d'un mépris et d'un racisme meurtriers, reconnût au moins quelques idées banales sur lesquelles s'étaient constituées nombre de nations occidentales. Par exemple, il n'eût pas été aberrant qu'Israël, comme beaucoup d'autres pays, reprenne dans sa Constitution l'égalité juridique des hommes devant les lois de l'État, quelles que fussent leur origine ou leur religion. Mais cela ne se fit pas. Non seulement parce qu'Israël, pour complaire à ses rabbins, n'a jamais adopté de Constitution, mais aussi parce qu'une telle reconnaissance aurait donné des droits juridiques égaux aux Arabes, ce qu'aucun des prétendus socialistes qui fondèrent Israël ne voulut, pas plus eux que tous leurs successeurs.

La justification pour que les Juifs aient plus de droits que les autres fut donnée par la religion. D'ailleurs il n'y avait pas beaucoup de choix. Soit c'était un racisme affiché qui servait d'argument à cette hiérarchie des droits, soit c'était la religion qui établissait les distinctions. C'est ce second choix qui, jamais renié depuis, fonda Israël comme État à caractère théocratique fortement prononcé, une forme qui se veut plus douce que celle prônant un racisme ouvertement revendiqué.

Le sionisme n'est pas un rempart contre l'antisémitisme

Il y a aujourd'hui en Israël des hommes et des femmes qui s'opposent à la politique mise en œuvre contre les Palestiniens. Ils doivent eux aussi se défendre contre des accusations d'"antisémitisme" ou d'être "anti-israéliens". Un ancien vétéran de l'armée israélienne, qui a refusé de servir en tant que réserviste dans les Territoires occupés, a récemment écrit: ceux "qui abusent du concept d'"antisémitisme" aux fins de soutenir la politique raciste du gouvernement israélien à l'encontre des Palestiniens ne font rien d'autre que salir la mémoire des Juifs qui ont été, eux, victimes du véritable antisémitisme". Cette apostrophe pourrait de la même façon être lancée aux sionistes de France, tout aussi prompts à manier l'insulte mais qui eux n'ont même pas la fausse excuse d'être pris dans un engrenage sanglant.

Cet abus évident du terme "antisémitisme" ne fait pas que salir une mémoire, il brouille la compréhension de ce que fut l'antisémitisme, des causes sociales qui l'ont engendré. Pour les sionistes, l'antisémitisme a fini par acquérir une spécificité, une "unicité" qui fait qu'on ne peut le comparer à aucune autre forme de racisme. Ils ont d'ailleurs trouvé un terme distinctif, biblique, pour désigner l'horreur du nazisme à l'égard des Juifs: la Shoah. Celui de génocide, pourtant on ne peut plus clair puisqu'il signifie "destruction méthodique d'un groupe ethnique" (définition du Robert), a visiblement le défaut aux yeux des sionistes de pouvoir être aussi utilisé pour désigner les abominations qu'ont subies d'autres peuples.

Ceux qui pensent que l'antisémitisme est particulier et de ce fait différent des autres racismes, ceux qui établissent une hiérarchie entre les racismes, peuvent en arriver à banaliser la haine et le mépris à l'égard d'autres peuples, d'autres communautés, en l'occurrence à l'égard des Arabes palestiniens pour ce qui concerne les sionistes.

Et de là à afficher une complaisance à l'égard de l'extrême droite française, il y a un pas encore franchi par certains dans la droite sioniste. Cukierman, encore lui, n'a-t-il pas considéré que la présence de Le Pen au second tour de la présidentielle de 2002 avait somme toute un aspect positif, celui de délivrer "un message aux musulmans leur indiquant de se tenir tranquilles". Ce n'était pas là un dérapage verbal, pas plus que Le Pen ne dérape lorsque de temps à autre il lance des propos antisémites.

On retrouve là une tradition venue de certaines organisations israélites françaises telles que l'Union libérale, très marquée à droite, et l'Union patriotique des Français israélites, proche, elle, de l'extrême droite, et de leur vieux fond réactionnaire. Cette tradition a été seulement revêtue du voile sioniste, après qu'Israël fut créé et surtout que la droite israélienne fut parvenue au pouvoir. Cette droite et cette extrême droite juives eurent beau multiplier, avant-guerre, les gestes de complicité vis-à-vis de l'extrême droite française, inviter les Croix-de-feu à défiler dans la synagogue des Victoires à Paris lors d'un office célébré à la mémoire des soldats tombés pendant la guerre de 1914-1918; un grand rabbin, Jacob Kaplan, eut beau prendre part à des réunions publiques des mêmes Croix-de-feu; sous le régime de Vichy, l'Union générale des Israélites français, ancêtre du Crif, eut beau se plier aux injonctions des autorités en leur ouvrant ses fichiers, voire livrer des Juifs étrangers pour soi-disant espérer sauver des Juifs français, rien n'y fit. L'extrême droite antisémite resta profondément antisémite, toujours prête à exploiter pour son propre compte les préjugés racistes des franges de la petite bourgeoisie.

Et de ce point de vue, les choses n'ont pas fondamentalement changé aujourd'hui. Certains sionistes peuvent trouver agréables les propos anti-immigrés d'un Le Pen ou de tout autre démagogue, voire afficher publiquement leur satisfaction. Cela n'empêchera pas les dirigeants de l'extrême droite de se servir de l'antisémitisme, s'ils estiment que la démagogie antisémite peut leur être utile.

Quant à la société capitaliste, elle n'est pas plus à l'abri de crises graves aujourd'hui qu'hier. Elle peut reproduire un contexte social et politique favorable à la démagogie la plus infecte. Il est encore fécond, le ventre qui a porté la bête immonde...

L'impasse du sionisme

Le sionisme, qui est parvenu à un moment de son histoire à représenter un espoir pour de nombreux Juifs, pour qui l'agonie du capitalisme eut le visage des camps de la mort, n'a su que préserver une société d'exploitation et d'oppression, où le racisme atteint de plein fouet la population palestinienne des Territoires occupés, les Arabes israéliens, quand ce n'est pas des Juifs israéliens eux-mêmes, en particulier les Juifs orientaux qui forment la partie pauvre de la population israélienne.

D'autres voies étaient pourtant possibles. Dans la première moitié du siècle passé, de nombreux Juifs ont marqué la vie politique, sociale et culturelle d'un sceau qui se voulait de progrès. De leurs rangs sont sortis de nombreux révolutionnaires, c'est-à-dire des hommes et des femmes convaincus qu'il était vain d'espérer des changements uniquement pour soi-même et que seul le lien avec les combats de tous les exploités et les opprimés de ce monde pourrait apporter des changements profonds et irréversibles.

Les horreurs engendrées par l'impérialisme décadent en Europe ont fait que des centaines de milliers de Juifs n'ont trouvé une terre d'asile qu'au Proche-Orient. Il était normal qu'ils aspirent à un État. Mais cet État aurait pu se fonder sur autre chose que la spoliation de tout un peuple. Il aurait pu, au contraire, rechercher la cohabitation fraternelle avec le peuple palestinien. L'arrivée d'une population aussi déterminée qu'éduquée, disposant d'un haut niveau de culture, aurait pu être un apport pour toute la région. Mais il aurait fallu une politique systématique pour surmonter les réticences, voire les hostilités, inévitables dans un premier temps, à l'égard des nouveaux arrivants. Il aurait fallu que les classes populaires de la région, opprimées et spoliées par leur propre classe privilégiée, plus ou moins féodale, trouvent du côté des nouveaux arrivants des alliés susceptibles de les aider à se libérer et à améliorer leur sort.

Mais elles n'ont trouvé que des oppresseurs. Et de cette orientation fondamentale du sionisme découlent bien d'autres conséquences. Refusant de faire des classes exploitées arabes ses alliées, l'État d'Israël est devenu l'instrument des puissances impérialistes.

Il a été l'instrument de l'impérialisme français et anglais lorsque ceux-ci voulurent, en 1956, punir l'Égypte d'avoir nationalisé le canal de Suez. Il est devenu, par la suite, l'instrument de l'impérialisme américain, son subordonné le plus fidèle dans cette région d'une importance stratégique capitale. Cela n'a pu qu'augmenter la haine des masses arabes à son égard. La spirale infernale a été enclenchée et, depuis cinquante ans, ferme toute possibilité d'entente entre les deux peuples.

À ses débuts, Israël avait bénéficié d'une large sympathie. Il était considéré comme l'État des survivants du génocide, un petit pays courageux qui devait se défendre contre les assauts répétés de féodaux arabes. Cette image n'est plus. Après deux Intifada, elle est aujourd'hui remplacée par une autre: celle d'un État cruel, brutal, raciste et colonisateur, où ses défenseurs brandissent la Torah d'une main et le fusil de l'autre.

Cet État déchiré par nombre de contradictions n'a jamais pu construire ce havre de paix que bien des Juifs victimes de l'antisémitisme espéraient trouver en Israël. On ne peut construire isolément une société fraternelle, égalitaire, sans oppression ni exploitation. Et encore moins la construire contre d'autres. C'est pourquoi la politique de l'État d'Israël mérite amplement d'être critiquée et combattue. En particulier celle qu'il mène avec violence contre les Palestiniens qui, comme chaque peuple, ont droit à leur propre existence nationale.

La reconnaissance du droit pour les Palestiniens à avoir un État qui leur soit propre, à pouvoir disposer d'eux-mêmes, est d'autant plus importante que seule cette reconnaissance pourrait permettre à l'avenir que soient dépassées les oppositions nationales et que puissent être trouvés des objectifs communs entre Israéliens et Palestiniens pour des luttes communes. Pour les peuples, il n'y a pas d'issue à l'époque actuelle, en dehors d'une lutte qui viserait à renverser le système impérialiste mondial, à abattre ses frontières absurdes qui sont les survivances d'un autre âge, à établir une économie fonctionnant rationnellement à l'échelle mondiale.

Lorsque les sionistes, croyant avoir trouvé l'argument définitif, disent que la critique du sionisme remet en cause Israël dans son droit à l'existence en tant qu'État juif, ils ont raison au moins sur ce point. Les antisionistes les plus conséquents militent pour que tous ceux qui vivent en Israël aient les mêmes droits, quelle que soit leur nationalité d'origine ou leur religion. Et qu'importe si Israël n'est plus alors un État juif, pourvu qu'il soit devenu respectueux pour tous ceux qui y vivent.

Alors, cela fait-il des antisionistes des antisémites? Absolument pas! Mais pour le moins, cela fait d'eux des antiracistes, ne serait-ce que par opposition à la politique qui est celle du courant sioniste.

16 février 2005