Aux origines de l’internationalisme ouvrier

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avril 2026
  • Christian Gasquet, Les Origines de l’internationalisme ouvrier. De la Ligue des communistes à l’Association internationale des travailleurs (1847-1872), Les bons caractères, 2025.
  • Friedrich Lessner, J’ai apporté le Manifeste communiste à l’imprimerieAvant 1848 et après. Souvenirs d’un vieux communiste, Les bons caractères, 2026.

Les deux ouvrages évoquent la vie militante de Karl Marx, Friedrich Engels et d’ouvriers comme le tailleur Friedrich Lessner qui, en révolutionnaires conséquents, ont été tout au long de leur vie des organisateurs.

Quand les jeunes Marx et Engels comprennent, dans les années 1840, quels sont les rouages du capitalisme en plein essor, et quel rôle révolutionnaire la classe ouvrière naissante peut jouer, ils deviennent communistes. Ils ne réservent pas leurs découvertes à des cercles étroits d’intellectuels, mais consacrent leur vie à regrouper des militants au sein d’organisations pour répandre leurs idées et œuvrer à l’émancipation de la classe ouvrière.

Celle-ci ne les avait pas attendus pour lutter. Dans les années 1830 et 1840, les révoltes des Canuts à Lyon et le mouvement chartiste en Grande-Bretagne montraient sa capacité à s’organiser. Des ouvriers allemands émigrés s’organisent dans ces deux pays, comme ils le font en Belgique ou en Suisse, et dans les grandes villes de leur pays. À Paris, certains d’entre eux se sont illustrés dans un soulèvement lancé le 12 mai 1839 par Auguste Blanqui et d’autres dirigeants de sociétés secrètes. Dans leurs combats­, les travailleurs remettent en cause le pouvoir de la bourgeoisie. Matérialistes, Marx et Engels comprennent que la prise du pouvoir par la classe ouvrière n’a rien d’automatique. Elle doit prendre conscience de sa capacité à renverser la bourgeoisie, à briser son appareil d’État pour réorganiser la société sur des bases communistes. Pour cela, elle a besoin de militants armés d’une claire compréhension de la société, armés d’un programme d’action susceptible d’offrir une politique aux travailleurs quand ils entrent en lutte, pour que ces luttes aillent le plus loin possible.

C’est à leur initiative qu’est né le courant communiste moderne unissant des intellectuels révolutionnaires, Marx et Engels en tête, à des ouvriers comme le typographe Karl Schapper, le cordonnier Heinrich Bauer ou l’horloger Joseph Moll. En 1847, lors d’un congrès à Londres, ils jettent les bases d’un parti commu­nis­te et internationaliste, la Ligue des communistes, dont le cri de guerre devient, à leur initiative, : «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !»

Au sein de la Ligue, des liens humains et militants s’établissent pour de longues années, entre autres avec les tailleurs Johann Eccarius (1818-1889) et Friedrich Lessner (1825-1910). C’est ce dernier, jeune membre londonien de la Ligue, qui apporte à l’imprimerie le manuscrit du Manifeste du Parti communiste, rédigé comme programme de cette organisation. Ensemble ils participent à la révolution de 1848-1849 dans les régions allemandes, à Cologne en particulier. Puis ils traversent les difficiles années 1850, marquées par un recul du mouvement ouvrier. Marx et Engels s’exilent outre-Manche. Lessner est arrêté, jugé au procès de la Ligue des commu­nis­tes à Cologne en 1852 et il passe quatre ans en forteresse, avant de s’exiler à son tour. La lutte de classe ne s’arrêtant jamais, les années 1860 ont vu le réveil des luttes ouvrières et la naissance de la première Internationale. En 1864 l’Association internationale des travailleurs (AIT) est fondée à Londres, et leur petit courant communiste se porte tout naturellement à sa tête.

Cette organisation, à laquelle adhèrent des sociétés ouvrières et des syndicats, est basée sur l’idée que les intérêts des travailleurs sont les mêmes par-delà les frontières, contre la bourgeoisie. Elle organise le soutien international aux grèves et contre la répression. Elle défend les droits des peuples opprimés comme les Polonais ou les Irlandais. En 1871, elle salue la Commune de Paris, alors vilipendée par toutes les bourgeoisies d’Europe, comme « le glorieux fourrier d’une société nouvelle ». Les conceptions syndicalistes ou proudhoniennes dominent l’Association. Mais au sein de sa direction, dans le Conseil général basé à Londres, Marx, Eccarius et Lessner parmi d’autres issus de la Ligue des communistes, sont les plus clairvoyants. Ils en assurent le fonctionnement courant et Marx rédige les textes les plus importants. Ils agissent pour qu’au sein de l’Internationale, les diverses conceptions socialistes se confrontent et que les plus confuses soient écartées, ce qui se fait avec des fortunes diverses.

L’AIT ne survit pas à l’écrasement de la Commune de Paris et à ses propres divisions. Ce sont les militants allemands liés à Marx, Wilhelm Liebknecht et August Bebel en tête, qui reprennent à leur façon le programme révolutionnaire développé dans le Manifeste et dans l’AIT. Ils fondent le premier parti socialiste de masse, le Parti social-démocrate allemand, autour duquel l’Internationale ouvrière se développe à partir de 1889.

Friedrich Lessner, ami intime de Marx et d’Engels, vétéran de la « vieille garde », en fait partie jusqu’à la fin de sa vie. Il incarne une génération qui n’a jamais cessé de combattre. C’est ce que ses mémoires, jusqu’ici inédits en français, racontent de façon vivante. On y voit les liens humains et organisationnels unissant des militants qui ont jeté les bases du communisme moderne. L’ouvrage de Christian Gasquet, pour sa part, montre que ces révolutionnaires sont convaincus que l’on ne peut changer la société qu’à l’échelle internationale.

Dans notre période dominée par le nationalisme et la xénophobie débridés, les idées et les expériences des premiers internationalistes prolétariens sont précieuses, pour qui veut combat­tre sous le drapeau de l’internationale ouvrière.

10 mars 2026