À la tête d’une fortune comprise entre 100 et 200 milliards d’euros, un temps homme le plus riche du monde, Bernard Arnault est célébré par tout ce que le petit monde politico-médiatique compte d’adulateurs du capitalisme et de la loi de l’argent. Peu importe que sa fortune soit bâtie sur la prospérité d’un secteur de l’économie aussi futile que le luxe, on salue en lui un succès à la française qui ferait rayonner le savoir-faire et l’élégance tricolore dans le monde. « Vous êtes une lame en à peu près tout, la silhouette, le regard, l’intelligence et l’intuition » : l’hommage du laquais à son maître a pris un tour particulièrement grotesque dans la bouche de Bruno Le Maire, le 12 janvier, quand Arnault a été installé dans un fauteuil de l’Académie des sciences morales et politiques.
Ces derniers temps, Arnault est sorti de sa traditionnelle réserve pour protester contre la proposition de loi de taxation des patrimoines de plus de 100 millions d’euros à 2 %. Il a menacé, une nouvelle fois, de prendre la poudre d’escampette vers des cieux plus favorables. Le 21 mai 2025, devant une commission d’enquête du Sénat consacrée à l’utilisation des aides publiques accordées à LVMH, le groupe qu’il dirige, il a dit qu’« il est très mauvais pour l’État de se mêler de la gestion des entreprises privées », ce qui sonne plutôt comme un ordre.
C’est pour le moins culotté quand on sait que l’ascension d’Arnault doit tout à l’État. Car, derrière le mythe du capitaine d’industrie bâtisseur d’un empire mondial du luxe, il y a une autre réalité. Celle, à l’origine, d’un capitaliste de seconde zone pas spécialement heureux en affaires, que les pouvoirs publics ont favorisé et arrosé de subventions en lui confiant les débris de l’empire Boussac, entreprise que l’État l’a aidé à liquider en finançant la destruction de milliers d’emplois ouvriers pour ne lui laisser que les branches les plus rentables. Quand cela fut fait, elle lui a servi de tremplin pour mener des opérations financières qui ont conduit, avec l’appui des grandes banques en quête de placements, à la prise de contrôle des entreprises qui allaient former le géant du luxe LVMH. Bernard Arnault n’a à proprement parler rien créé. À cet égard et à travers son exemple, c’est le parasitisme de toute une classe, la bourgeoisie, qui est mis en lumière.
Le parcours d’un héritier
C’est dans les quartiers cossus de la ville de Croix, entre Roubaix et Lille, que Bernard Arnault est né en 1949. S’y côtoient les riches familles d’industriels locaux qui ont fait fortune dans le textile et le commerce. À la messe, les Arnault croisent les Mulliez, la famille qui contrôlera, entre autres, Auchan.
Entre cours de piano, parties de tennis, équitation et catéchisme, Bernard Arnault reçoit une éducation toute bourgeoise et coule une enfance paisible, celle d’un privilégié qui n’aura jamais à se battre dans un pays qui sort de la guerre et dont l’économie est à plat. Il en va autrement pour les familles ouvrières du Nord, qui font les frais de la « reconstruction ». Dans les bagnes industriels textiles de Roubaix ou dans les mines du Valenciennois, on se tue à la tâche.
Jean Arnault, son père, est un industriel du bâtiment, à la tête de Ferret-Savinel, spécialisée dans la construction d’usines et d’entrepôts. Propriété de sa belle-famille, l’entreprise compte un millier de salariés. Elle est gérée dans une tradition paternaliste que viendra briser la grève avec occupation de mai 1968.
Après Polytechnique et un mariage avec une Dewavrin (d’une famille de capitalistes du textile), Bernard Arnault entend, au début des années 1970, récupérer et gérer l’entreprise familiale. Mais que faire de ses capitaux lorsqu’on est un petit poucet et que l’horizon des affaires s’assombrit ? La période de croissance tirée par les nécessités de la reconstruction après la guerre touche à sa fin et l’économie bascule dans la crise. Les usines ferment et il y a moins d’intérêt à en construire de nouvelles. Les Arnault se débarrassent de la branche BTP de Ferret-Savinel, rebaptisée Férinel et, avec l’appui du Crédit lyonnais déjà, ils se lancent dans la promotion immobilière. De 1 000 salariés, l’entreprise passe à seulement 20. Il s’agit alors de vendre des résidences secondaires. Bernard Arnault a des ambitions et rachète une chaîne de restaurants, puis le magazine Le Chasseur français, alors propriété du groupe Manufrance en faillite. Pas de quoi entrer dans la cour des grands ! Au sein de la bourgeoisie, Bernard Arnault est encore un gagne-petit, qui en plus se casse les dents lorsqu’il prend le large. En 1978, en effet, il tente l’aventure au Québec, où les centaines de maisons qu’il fait construire ne sont pas conçues pour supporter la neige. C’est un fiasco.
Quand le socialiste Mitterrand remporte l’élection présidentielle en 1981, Bernard Arnault s’exile aux États-Unis de Ronald Reagan, où l’air lui paraît plus respirable. Il semble qu’il ait pris au sérieux les promesses du candidat socialiste de faire de la France un paradis pour les travailleurs et un enfer pour les patrons. La gauche sera pourtant à l’origine de sa fortune.
C’est à New York qu’Arnault entend parler des détails de la reprise de Boussac. Depuis 1978, les clés du groupe textile qui a fait la fortune de son fondateur, Marcel Boussac, sont confiées aux frères Willot, des industriels que l’État a adoubés en tant que repreneurs. Sur les 21 sociétés du groupe, où travaillent quelque 30 000 salariés, il y a, en plus de la branche productive textile, un très lucratif réseau de distribution comprenant notamment Le Bon Marché, Conforama, La Belle Jardinière et surtout la branche couture de l’enseigne Dior.
La gauche au pouvoir : au bonheur d’Arnault
En 1981, quand le Parti socialiste arrive au pouvoir, les nouveaux propriétaires de Boussac déposent le bilan. Mais, comme souvent dans ces cas-là, l’État est là pour réparer les dégâts. Le gouvernement PS de Mauroy, comprenant quatre ministres PCF, décide alors que les pouvoirs publics prendront à leur charge la branche textile déficitaire et que les Willot conserveront la partie lucrative. En clair, ce découpage socialise les pertes et privatise les profits.
En 1984, Arnault prend langue discrètement avec les frères Willot qui, craignant la liquidation judiciaire, lui cèdent une partie de leurs actions. Surtout, il a obtenu l’appui des banques et des grands groupes qui flairent eux aussi l’opportunité. La banque d’affaires Lazard – qui a échappé à la nationalisation en 1981 – et les pétroliers Elf et Total lui apporteront les prêts et les garanties pour reprendre Boussac à hauteur de 400 millions de francs. Ces circonstances lui permettent de coiffer ses concurrents au poteau, dont Bernard Tapie qui, une fois éconduit, criera au délit de sale gueule.
Ce qui rassure les créanciers est l’engagement pris par l’État de mettre la main au portefeuille. Arnault exige en effet du gouvernement socialiste de Fabius 750 millions de francs. Bruxelles évaluera à un milliard l’ensemble des aides qu’il aurait reçues des pouvoirs publics. Elles se répartissent en abandon d’une partie des créances de dette, en remises et échelonnements fiscaux ainsi qu’en subventions pures et simples. Ces liquidités qui renflouent le groupe serviront à financer les plans sociaux et la suppression d’une dizaine de milliers d’emplois dans les deux ans qui suivront sa prise de contrôle.
En attendant, avec une mise initiale de 40 millions de francs, l’appui de l’État et des banques, Arnault prend le contrôle d’un groupe dont les actifs se chiffrent en milliards.
Le démantèlement de Boussac
Une fois maître à bord, Arnault peut entreprendre ce qu’il ambitionne depuis le début, se débarrasser des filiales de la branche textile. Cela se fait par la sous-traitance des licenciements à des industriels peu scrupuleux.
L’acheteur est une équipe d’entrepreneurs qui compte des margoulins de la filière, à l’image d’Alexandre Saban, un bandit et escroc multirécidiviste inculpé pour vol en bande organisée de poids lourds transportant des tissus. Reconverti en financier, il est, comme Bernard Tapie, du type des vautours qui tournent autour des entreprises en difficulté, les rachètent pour peu en comptant sur des subventions publiques, des crédits et des rabais sur les stocks. Les juges qui mettront le nez dans les affaires de cette équipe découvriront un montage de sociétés fictives qui occultent des ventes sans facture, le non-paiement des impôts et des cotisations sociales. Feignant l’ignorance, Bernard Arnault ne sera jamais inquiété.
Il reste qu’en deux ans, de 1985 à 1987, Arnault aura été responsable de la suppression d’une dizaine de milliers d’emplois dans la filière textile. Celui qui passe aujourd’hui pour un « capitaine d’industrie » vient de liquider l’empire industriel que l’État lui a donné. En cela, Arnault ne fait pas vraiment preuve d’originalité, car c’est l’époque où toute la classe capitaliste retire de la production industrielle une part toujours croissante de ses capitaux. La crise économique démarrée au milieu des années 1970 a révélé la surproduction générale due aux limites du marché. La bourgeoisie ne s’en est pas trouvée ruinée, au contraire, mais elle rechigne de plus en plus à « risquer » son argent dans l’achat de nouvelles machines et l’ouverture de nouvelles usines. Des masses toujours plus grandes de capitaux viennent donc se placer dans la finance. C’est dans cette période par exemple que la famille de Wendel abandonne complètement la production d’acier et se tourne vers la spéculation financière.
Créativité dans l’art de la finance
En possession de Dior et des milliards de francs qu’il vient de récupérer, Arnault décide de se lancer tout entier dans le secteur du luxe. Pour devenir un géant du secteur, il ne recrute pas des stylistes… mais des financiers. À quoi bon créer une nouvelle entreprise de haute couture quand il suffit de racheter celles qui existent déjà ? Il a en ligne de mire l’entreprise Louis Vuitton, qui vient de s’associer en 1987 au groupe Moët-Hennessy qui produit du champagne et du cognac. Le résultat de la fusion est LVMH, qui déjà à ce moment s’affirme comme le numéro un mondial du luxe, avec une capitalisation boursière de 23 milliards de francs.
Comment prendre le contrôle d’un groupe pareil quand on ne dispose pas des capitaux suffisants pour l’acheter ? C’est là qu’Arnault va déployer toute sa créativité financière. Depuis plusieurs années, il a l’appui du banquier d’affaires Bernheim, à la tête de Lazard. Il vient aussi de s’attacher les services du haut fonctionnaire chargé du dossier Boussac en 1984, Robert Léon. Celui-ci a navigué entre le ministère de l’Industrie et celui des Finances, et il est un spécialiste des montages financiers. Bernheim et Léon vont mettre au point un système de holdings en cascade qui permet de démultiplier les capacités financières d’Arnault. Celui-ci devient donc le propriétaire majoritaire de la holding « Arnault et associés » qui contrôle la holding « Financière Agache », qui elle-même contrôle la holding « Boussac Saint-Frères » et ainsi de suite.
À chaque étage, la holding peut lever des capitaux auprès d’autres capitalistes et de petits actionnaires, tout en permettant à Arnault de garder au moins 51 % des actions et donc le pouvoir absolu. « Avec seulement trois holdings successives, on dispose du pouvoir sur la société qui est en bas de l’édifice en engageant des capitaux égaux à environ 13 % de l’actif net », écrit le banquier Peyrelevade dans une revue spécialisée1. En 1989, Arnault parvient à prendre le contrôle de LVMH… en possédant entre 3 et 4 % des titres de propriété du groupe. Le principe des cascades n’est pas une nouveauté, il est un autre nom de ce que Lénine appelait « le système de participations », dont il expliquait qu’« il ne sert pas seulement à accroître immensément la puissance des monopolistes, il permet en outre de consommer impunément les pires tripotages et de dévaliser le public » (L’Impérialisme, 1916).
Mais la particularité de notre époque tient à l’abondance des capitaux disponibles à la recherche de placements financiers fructueux. Ces milliards ne trouvent pas à s’investir dans de nouveaux moyens de production mais sont prêts à financer le rachat d’entreprises existantes et leur fusion avec d’autres. La prise de contrôle par Arnault du groupe LVMH a donc lieu dans une période de financiarisation accélérée du système capitaliste. Les États ont accompagné cette évolution en levant toutes les barrières qui empêchaient de spéculer dans tel ou tel domaine. En France, c’est le gouvernement PS-PCF qui se charge de cette déréglementation financière à partir de 1981 : il prend des mesures pour faciliter l’accès des entreprises à la Bourse, encourage les bourgeois petits et grands à se tourner vers celle-ci et met fin à la séparation entre banques d’affaires et banques de dépôt. En 1991, un journaliste économique pro-patronal écrira enthousiaste : « qui eût prédit il y a dix ans que les socialistes allaient réveiller le capitalisme ? »2.
Un financier bien aidé par les banques nationalisées
L’État n’a pas seulement mis le pied à l’étrier à Arnault en lui confiant le groupe Boussac. Pour prendre le contrôle de LVMH, celui-ci a pu aussi compter sur le soutien sans faille du Crédit lyonnais, une banque nationalisée en 1981. Elle prend des participations dans ses holdings et lui débloque des lignes de crédit de plusieurs milliards de francs chaque fois qu’il en a besoin. Cet argent frais lui permettra d’augmenter ses participations dans LVMH et de racheter d’autres entreprises dont Kenzo et Guerlain. Le Crédit lyonnais fera quasiment faillite quelques années plus tard, en accusant des pertes de 100 milliards de francs, épongées par le contribuable. Mais ce ne sera pas un naufrage pour tout le monde : les Arnault, Pinault, Bolloré et Tapie auront multiplié leur fortune grâce aux largesses des banques publiques. Cela n’empêchera pas Arnault d’écrire avec aplomb dans un livre d’entretiens en 2000 : « Je connais mal l’affaire du Crédit lyonnais. Mais elle illustre ce qui peut arriver de pire dans la gestion par l’État d’une entreprise. Après, le trou étant là, il faut bien que quelqu’un le comble. Il est désormais privatisé. Même si les pertes et les dettes ont été reprises par les pouvoirs publics qui avaient eux-mêmes creusé le déficit au détriment des contribuables »3. Celui qui affirme mal connaître l’affaire du Crédit lyonnais côtoie pourtant à cette époque le président de la banque au conseil d’administration de LVMH !
Au fil des années, le groupe LVMH grossit en rachetant toujours plus de marques : le prestigieux domaine viticole Château d’Yquem, l’enseigne de parfums Sephora, les montres Tag Heuer… Aujourd’hui, le groupe compte 75 marques différentes, dont pas une n’a été créée par Arnault. La seule dont il peut revendiquer la paternité est Christian Lacroix, qui n’a jamais dégagé le moindre bénéfice et dont il a décidé de se séparer en 2005. Arnault brille moins dans la haute couture que dans la haute finance.
Dans ce domaine, il a bien mérité son surnom de « loup en cachemire ». Car lorsqu’il s’engage dans une bataille pour prendre le contrôle d’un groupe – ce que le monde de la finance nomme des « raids » –, il utilise toutes les armes à sa disposition. Ces batailles requièrent bien sûr des banquiers prodigues et des relations politiques haut placées, mais aussi des informations confidentielles : sur la santé financière des groupes concurrents, leurs montages juridiques, leurs documents fiscaux et même les secrets de famille. Dans sa tentative pour prendre le contrôle de Gucci en 1999, Arnault fait donc largement appel à un cabinet d’espionnage économique. Ces espions d’un genre un peu particulier fouillent dans les comptes financiers… et dans les poubelles des concurrents à la recherche de documents internes compromettants. À partir de 2012, Arnault décidera de confier cette activité d’espionnage économique à une recrue de choix : l’ex-directeur du renseignement intérieur Bernard Squarcini. En mars 2025, ce dernier est condamné à quatre ans de prison dont deux ferme pour s’être servi de ses réseaux au service de LVMH. Le donneur d’ordre Arnault n’est pas inquiété.
Un capitaliste qui asseoit son influence sur l’État
Le cas de Squarcini n’est pas une exception. Car cela fait alors bien longtemps que le groupe LVMH s’emploie à recruter des hauts responsables de l’État qui apportent leurs compétences et surtout leurs réseaux. Parmi ceux-là, Nicolas Bazire, un haut fonctionnaire de la Cour des comptes, directeur de cabinet du Premier ministre de droite Balladur et ami intime de Sarkozy. Arnault le recrute en 1999 pour diriger sa holding familiale et il est toujours aujourd’hui un des piliers du groupe. En 2010, c’est Bernadette Chirac qui intègre le conseil d’administration de LVMH. Elle y côtoie notamment Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l’Élysée du temps de Mitterrand et ancien ministre des Affaires étrangères de Jospin. Moins connu mais non moins influent, Marc-Antoine Jamet devient en 2001 le secrétaire général du groupe LVMH. Lui aussi est un haut fonctionnaire de la Cour des comptes, il a été directeur de cabinet de Fabius et il est toujours le maire PS d’une petite ville de Normandie.
Le milliardaire Arnault n’a donc pas seulement des capitaux, il a aussi de l’entregent. Un dirigeant du groupe LVMH confie au journal Le Monde : « Nous sommes si gros, si puissants que nous n’avons même plus besoin de faire du lobbying, ça se fait tout seul »4. Malgré tout, il arrive qu’Arnault doive se résoudre à passer quelques coups de téléphone. C’est le cas en 2020, lorsqu’il signe un accord de rachat du groupe américain de joaillerie Tiffany et qu’il estime finalement le prix trop élevé. Il demande ainsi au ministre des Affaires étrangères Le Drian d’écrire une lettre pour lui « interdire » de procéder à l’achat en pleine pandémie. Ce petit coup de pouce lui permettra quelques mois plus tard de renégocier à la baisse le prix d’achat et d’économiser plusieurs centaines de millions de dollars.
Quand on vend des sacs à main et des bouteilles sur toute la planète, il est plus sûr d’étendre ses réseaux à l’international. C’est ainsi qu’Arnault affirme avoir connu personnellement tous les présidents américains depuis Reagan. Lors de son premier mandat (2017-2021), Trump, qu’il a connu lors de son escapade américaine, le fait embarquer à bord de l’avion présidentiel et fait exempter ses champagnes des sanctions douanières décidées contre les vins français.
L’influence dans l’appareil d’État se double d’un vaste empire médiatique qui comprend notamment Le Parisien, Les Échos, Challenges. Et comme tout grand bourgeois qui aime vivre, Arnault possède une île privée, un yacht géant avec practice de golf, une fondation d’art contemporain et un club de football, le Paris FC. Comme les autres milliardaires, il sait se faire mécène : il fait un don de 200 millions d’euros pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris et il insiste pour ne pas recevoir la déduction d’impôts correspondante. Cela mérite bien une certaine tolérance du fisc vis-à-vis des montages d’optimisation fiscale de ses holdings.
Derrière l’empire financier, le règne de l’exploitation
Si Arnault est passé maître dans l’art des « raids » boursiers, ce n’est qu’un aspect de la façon dont il a construit sa fortune. Car les opérations financières, aussi profitables soient-elles, ne créent en définitive aucune richesse supplémentaire. Elles ne sont qu’un moyen de s’approprier une part plus ou moins grande de la plus-value qui est fabriquée sur les chaînes de production du monde entier. La puissance de LVMH repose donc avant tout sur les centaines de milliers de travailleurs qui produisent les marchandises du groupe. Derrière les bulles de champagne et les paillettes des défilés de mode, il y a l’exploitation dans toute sa brutalité. Dans les usines Louis Vuitton en France, une ouvrière avec six ans d’ancienneté est payée autour de 1 500 euros par mois. L’une d’elles explique : « Dans les ateliers, un salarié de Louis Vuitton fabrique la valeur de son salaire en une heure de son temps de travail. Le reste des 150 heures qu’on va faire dans le mois, c’est du bénéfice dans la poche de la maison. »5 La marque prétend faire de l’artisanat haut de gamme mais elle recourt aux méthodes classiques du travail à la chaîne : chronométrage de chaque geste, élimination de ceux qui n’apportent pas de « valeur ajoutée », vol des temps de pause, interdiction des « bavardages » sur la chaîne… Dans le champagne, les vendanges obéissent à la même logique : des journées de travail, pour les plus précaires, de dix ou douze heures, sous des chaleurs accablantes, y font chaque été plusieurs morts. Les travailleurs saisonniers sont souvent entassés dans des baraquements sordides, avec des matelas à même le sol et sans eau chaude. Ils sont recrutés par des entreprises sous-traitantes mais le raisin qu’ils récoltent est à destination des grandes marques de champagne, comme Veuve Clicquot ou Moët & Chandon, toutes deux propriétés de LVMH. En Italie, en juillet 2025, la marque Loro Piana, filiale de LVMH, a été mise en cause par la justice car elle fait fabriquer ses pulls en cachemire dans des ateliers clandestins de la région de Milan. Des ouvriers immigrés y travaillent jusqu’à 90 heures par semaine pour quatre euros de l’heure et sont logés sur place dans des dortoirs insalubres. Loro Piana prétend ne rien savoir des pratiques de ces entreprises sous-traitantes mais elle est en réalité la commanditaire de cet esclavage moderne. Pour une veste vendue 3 000 euros en boutique, la marque paye le fournisseur 86 euros. Un an plus tôt, c’est la marque Dior qui a subi la même procédure de la justice italienne pour les mêmes raisons, avant d’être finalement blanchie de toute infraction.
C’est sur un tel système d’exploitation que reposent les profits du secteur du luxe, un secteur dont la croissance est un symptôme du pourrissement avancé du système capitaliste. En 1990, les ventes mondiales de « biens personnels de luxe » étaient estimées autour de 50 milliards d’euros. En 2025, elles ont représenté 358 milliards. Entretemps, la crise économique a continué de s’aggraver : des milliards de travailleurs se sont appauvris, mais quelques millions de bourgeois petits et grands se sont, eux, considérablement enrichis. Ils ont donc de l’argent à dépenser dans des babioles qui obéissent à deux critères : il faut que ce soit (très) cher et inutile. Le sac à main Louis Vuitton en cuir d’alligator coûte 30 000 euros mais ceux qui cherchent moins classique et plus cher peuvent opter pour un sac en coquilles d’œuf à 90 000 euros dont la confection a nécessité 300 heures de travail, une aberration et un écœurant gâchis de travail humain.
Dans le classement Challenges des grandes fortunes françaises, les cinq familles de tête appartiennent au secteur du luxe et des cosmétiques, avec Hermès, LVMH, Chanel, L’Oréal et à celui de l’armement, avec Dassault. Les secteurs du luxe et de l’armement au sommet dans les affaires de la grande bourgeoisie, voilà l’image du capitalisme englué dans la crise, et qui ne voit d’issue que dans les dépenses improductives et dans la guerre.
Un symbole du parasitisme de sa classe
Si l’exploiteur Arnault est bien un symbole, c’est celui du parasitisme de sa classe sociale. D’abord parce qu’il a construit sa fortune sur le pillage des caisses publiques. Ensuite parce que son prétendu génie des affaires n’a consisté en réalité qu’en des opérations financières de rachats d’entreprises déjà existantes. Enfin parce que le secteur sur lequel il prospère ne sert qu’à satisfaire les caprices d’une classe sénile.
Si l’on mesure l’aberration d’une telle organisation sociale, il est vain de réclamer que les milliardaires comme Arnault payent leurs impôts. L’urgence est de renverser le capitalisme et d’exproprier cette classe sociale parasitaire qu’est la grande bourgeoisie. En prenant le pouvoir, la classe ouvrière bâtira une société véritablement humaine, une société qui ne tolérera plus « qu’un homme meure de faim à la porte d’un palais où tout regorge »6, comme l’écrivait le communard Eugène Varlin.
12 mars 2026
1 Cité dans : Airy Routier, L’ange exterminateur, Albin Michel, 2003, page 173.]
2 Cité dans : Christine Kerdellant, Les nouveaux condottieres, Calmann-Levy, 1994.
3 Bernard Arnault, Yves Messarovitch, La Passion créative, Plon, 2000.
4 Cité dans : Elsa Conesa, Solenn De Royer, « Bernard Arnault et les politiques, la puissance d’un groupe… », Le Monde, 8 août 2023.
5 Citée dans Mediapart, « Bas salaires : les maroquinières de Louis Vuitton débrayent », février 2022.
6 Déclaration faite lors du procès de l’Association internationale des travailleurs en mai 1868, transcrite dans : Procès de l’Association internationale des travailleurs, Paris, AIT, juillet 1870.