La France insoumise, aujourd’hui dénoncée par une grande partie du monde politique comme un dangereux parti « d’extrême gauche », est pourtant loin d’être un mouvement révolutionnaire et elle n’a jamais prétendu l’être. Son principal dirigeant, Jean-Luc Mélenchon, est un ancien sénateur socialiste qui ne cesse de répéter son admiration pour François Mitterrand et Lionel Jospin, affirme qu’il n’est pas un adversaire de l’économie de marché et se distingue par un patriotisme parfois encore plus affirmé que celui des autres partis de gauche.
Récemment, Jean-Luc Mélenchon s’est rangé, comme les autres, derrière Macron en matière de politique militaire, déclarant son « amour » pour les avions Rafale, déplorant que le budget militaire pourtant en hausse ne soit pas à la hauteur des enjeux en matière de « défense des intérêts nationaux », disant que « la France doit honorer ses engagements » dans le golfe Persique. Dans une vidéo datée du 18 mars, il s’est même réclamé du général de Gaulle, en vantant son… « insoumission » !
Pourtant, ce parti réformiste est devenu, depuis plusieurs années, la cible d’une campagne permanente. Cette campagne orchestrée, à l’origine, par la droite et l’extrême droite, a pris de l’ampleur après le massacre perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023. La condamnation par LFI de la guerre menée par Israël à Gaza, son refus de plier le genou devant les injonctions à assimiler le Hamas à un mouvement terroriste et de soutenir le gouvernement israélien d’extrême droite, lui ont valu d’être qualifiée, à d’innombrables reprises, de parti « antisémite » – « passionnément antisémite » même, selon le philosophe de salon Raphaël Enthoven. Cette accusation est devenue tellement courante dans le monde politique qu’un député RN, Julien Odoul, a tranquillement pu affirmer sur le plateau de BFM, le 17 mars, que les candidats LFI aux municipales avaient inscrit dans leur programme électoral « le boycott des commerces juifs » !
Des « livres-choc » sur le fonctionnement interne de LFI et des accusations de collusion avec les Frères musulmans, puis surtout la mort du militant d’extrême droite Quentin Deranque, à Lyon, le 14 février, ont servi de prétexte à intensifier la campagne d’attaques contre le mouvement de Jean-Luc Mélenchon, dans le contexte de la préparation des élections municipales. Cette campagne réactionnaire a été orchestrée par l’extrême droite et les macronistes, mais tous les partis, de la droite au Parti socialiste et au Parti communiste, y ont participé. Ainsi, il ne manquait plus que cet épisode de Lyon pour rajouter la « violence politique » à la liste des accusations et ainsi prétendre que LFI était devenue un « danger pour la République ».
Au lendemain de la mort de Deranque, médias et politiciens de tous bords l’ont présenté comme un brave jeune homme, bon catholique, fils aimant, studieux à l’école, consacrant ses loisirs aux œuvres sociales et au sport, sauvagement attaqué par une meute gauchiste. Le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez, a affiché son portrait géant au fronton de l’hôtel de région, tandis que Jean-Michel Aulas, candidat de droite à la mairie de Lyon, réclamait que celle-ci en fasse autant. À la demande du député d’extrême droite Éric Ciotti, la présidente de l’Assemblée nationale a fait se lever les députés pour une minute de silence à la mémoire de Deranque – ce que les parlementaires, LFI comprise, ont fait.
Quelques semaines plus tard, la publication par Mediapart d’un échantillon des publications du militant d’extrême droite sur les réseaux sociaux, du style « je soutiens Adolf », confirmait le vrai visage du personnage. Les chaînes d’information continue avaient néanmoins retransmis la manifestation d’hommage à Deranque le 21 février, où la mouvance fasciste de France et d’Europe s’était donné rendez-vous à Lyon – avec la bénédiction du ministre de l’Intérieur – chants religieux en latin, slogans racistes et saluts nazis en prime.
Une campagne réactionnaire
Cette affaire a été en réalité une nouvelle étape dans le blanchiment du Rassemblement national qui est en cours depuis plusieurs années – consistant à rompre avec la relative ostracisation dont ce parti faisait l’objet depuis des décennies. Cette opération est orchestrée par la droite et les macronistes mais tous les partis, y compris à gauche, ont joué dans la partition.
La droite et le camp macroniste cherchent en effet une solution pour résoudre la crise politique qui connaît son apogée depuis la dissolution surprise de 2024. Cette crise, qui s’illustre dans une Assemblée nationale sans majorité, paralyse en partie le gouvernement, qui non seulement a du mal à faire adopter le moindre projet de loi – y compris le budget – mais se voit même parfois contraint de faire voter ses députés contre ses propres projets de loi, tellement ils ont été dénaturés par telle ou telle alliance de circonstance à l’Assemblée nationale. Cette paralysie pose un problème à la bourgeoisie, qui a besoin de stabilité, et donc à ses serviteurs politiques. Dans ce contexte, un certain nombre de politiciens regrettent amèrement le « front républicain » contre le RN du deuxième tour des législatives de 2024, sans lequel le RN aurait été à peu près assuré d’obtenir la majorité à l’Assemblée nationale.
La campagne contre LFI vient ainsi à l’appui d’une manœuvre qui a culminé après les événements de Lyon, par laquelle le RN veut convaincre qu’il est un parti comme les autres, apte à gouverner, et qu’il faut en finir avec le « front républicain » qui s’était conclu contre lui. Une partie de la droite, prête à s’allier au RN s’il parvient au pouvoir, reprend ce discours. Et pour les macronistes et le PS, il s’agit de disqualifier LFI et Mélenchon, pour s’assurer qu’il ne sera pas le candidat qualifié au second tour face au RN. Dans cette manœuvre, chaque parti a joué un rôle.
Le Rassemblement national est depuis des années aux premiers rangs de la campagne visant à présenter LFI comme un parti violent, antidémocratique et antisémite – ce qui n’est évidemment pas sans saveur quand on se rappelle le passé du parti fondé au début des années 1970 par Jean-Marie Le Pen avec ses amis anciens Waffen-SS. Mais le RN, au fur et à mesure qu’il se rapproche du pouvoir, accentue sa quête de respectabilité et de responsabilité, jusqu’à devenir le plus ardent défenseur d’Israël et « de nos compatriotes juifs » – lui qui a pourtant fait commerce, pendant des décennies, d’un antisémitisme décomplexé. Le RN est donc le premier à avoir un intérêt direct à voir LFI prendre sa place au rang des « ennemis de la République ».
La droite classique, en particulier Les Républicains, le soutient pleinement dans cette manœuvre. En la matière, le nouveau maire de Nice, Éric Ciotti, aura simplement eu raison trop tôt, dans son propre camp, en prônant ouvertement l’union avec le RN en 2024, ce qui lui valut alors d’être exclu du parti. Deux ans plus tard, c’est une bonne partie des dirigeants LR qui prépare le ralliement politique au RN en lui reconnaissant l’appartenance officielle à « l’arc républicain » et en dirigeant leurs coups vers LFI. « Le seul ennemi de la République, c’est LFI ! », s’exclamait ainsi Laurent Wauquiez à la tribune de l’Assemblée nationale, en janvier, bien avant les événements de Lyon. Ceux-ci sont donc arrivés à point nommé pour accentuer encore cette campagne et préparer « l’union des droites » que de plus en plus de responsables LR appellent maintenant ouvertement de leurs vœux.
Le camp macroniste a lui aussi ses raisons de rejoindre la meute, voire, pour certains de ses porte-parole, d’en prendre la tête. Ils ont tout intérêt à pousser la gauche à se désolidariser du mouvement de Jean-Luc Mélenchon afin de ne pas avoir à revivre l’épisode du Nouveau Front populaire, qui les a mis en difficulté sur le plan électoral et parlementaire. Ils espèrent donc qualifier un des leurs pour le second tour de la présidentielle, et pouvoir rejouer l’escroquerie du « barrage à l’extrême droite » qui a fonctionné en 2017, en 2022 et en 2024 – ce qui serait leur seule et unique chance d’espérer conserver le pouvoir... Cependant, à force de banaliser le RN et vu la détestation dont Macron et son camp font l’objet dans l’opinion populaire, il n’est même pas sûr que ce calcul soit gagnant.
Quant au PS et au PCF, enfin, ils ont également joué leur rôle dans cette campagne. C’est que LFI est devenue, au fil des années, une force politique non seulement concurrente mais susceptible de dominer la gauche, au détriment d’un PS et d’un PCF profondément déconsidérés par leur politique gouvernementale. Ceux-ci n’ont donc été que trop contents d’emboîter le pas à la droite pour attaquer LFI. « La proximité du PCF avec LFI est tout simplement toxique et conduit inéluctablement à notre disparition. LFI est l’antithèse de nos valeurs », écrivaient déjà des responsables du PCF dans une tribune publiée l’an dernier. Le PS a également multiplié les attaques contre LFI depuis des mois, entre le « Mélenchon est un salopard antisémite » de Jérôme Guedj et les déclarations du sénateur PS David Assouline qui, après la mort de Deranque, disait : « J’espère que ceux qui croient encore possible un rapprochement ou une alliance [avec LFI] vont enfin comprendre que ce n’est ni possible ni acceptable. »
Lors des élections municipales, les indignations du PS et du PCF face « aux méthodes de LFI » sont devenues contradictoires avec la perspective de gagner ou de garder ensemble quelques municipalités. Les résultats ont en effet démontré que la campagne anti-LFI n’avait pas pleinement fonctionné, et que tout un électorat, notamment dans les grandes villes les plus populaires, continue de voter pour le mouvement de Mélenchon, sur la base de son radicalisme apparent et de sa dénonciation de la politique israélienne. Le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, a géré cette contradiction en annonçant le 15 mars qu’il n’y aurait pas d’accord national avec LFI, tout en laissant la voie libre à des fusions de listes au niveau local entre le PS et les Insoumis, comme à Toulouse, Nantes ou Limoges.
Ailleurs, comme à Paris et Marseille, les candidats du PS ont refusé obstinément tout accord avec LFI et ont néanmoins remporté le second tour, en ayant sans doute rassuré l’électorat modéré. Il reste que ce choix au cas par cas n’a fait que souligner la division au PS, et plus largement celle de la gauche, à l’approche de l’élection présidentielle de 2027. Et en participant à la campagne contre LFI, le PS et le PCF ont contribué aussi, à leur manière, à une évolution réactionnaire et à la marche du RN vers le pouvoir.
Un grand patronat également en campagne
La bourgeoisie elle-même n’est pas absente de cette campagne. D’abord à travers les figures de grands bourgeois comme Vincent Bolloré ou Pierre-Édouard Stérin, qui militent activement pour « l’union des droites », sans doute tant par conviction politique personnelle que dans une volonté de retour à la stabilité politique.
Mais les récentes prises de position du Medef de la région de Toulouse, pour ne prendre que cet exemple, sont parlantes : à quelques jours du second tour des municipales, le Medef est directement intervenu dans la campagne pour indiquer que si l’insoumis François Piquemal remportait l’élection, les usines Airbus pourraient être délocalisées en Allemagne. Il s’agit évidemment d’une menace en l’air, qu’Airbus lui-même a démentie, mais elle montre que le patronat lui-même peut apporter sa petite contribution à la diabolisation de LFI. Non pas parce qu’il pense que ce mouvement serait révolutionnaire, mais parce que même les timides mesures fiscales défendues par LFI et le fait que ce mouvement puisse faire naître dans le monde du travail des illusions sur sa prétention de « faire payer les riches » suffisent à le rendre insupportable aux yeux de la bourgeoisie. Le patronat ne veut que des partis qui, comme les macronistes, la droite et le PS, défendent l’idée qu’il n’y a pas d’autre solution que dans des attaques permanentes et toujours croissantes contre la classe ouvrière, politique que la Première ministre britannique Margaret Thatcher résumait en son temps par son slogan « TINA », c’est-à-dire « there is no alternative » : il n’y a pas le choix.
Ainsi, toute cette campagne anti-LFI vise aussi à faire taire tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, contestent peu ou prou l’ordre social, dans cette période d’aggravation de la crise économique et de montée guerrière.
Cela fait des années que cette politique est mise en œuvre, notamment par le biais d’un durcissement de la répression policière contre les mouvements sociaux et par l’intégration – par François Hollande puis par Emmanuel Macron – des mesures d’exception, en vigueur pendant l’état d’urgence, dans le droit commun. Cette volonté de mettre la population au pas s’est aussi illustrée lors de l’épidémie de covid-19. De même après le 7 octobre 2023, par l’arrestation et la mise en examen pour « apologie du terrorisme » de militants syndicaux ou politiques ayant osé soutenir un peu trop bruyamment la cause palestinienne.
La campagne contre LFI s’inscrit aussi dans cette évolution. Si LFI, fondamentalement, ne conteste nullement l’ordre social, beaucoup de ses militants et de ses électeurs voient pourtant dans ce mouvement une force contestataire, radicale, capable de dénoncer la politique du gouvernement, de s’opposer à la droite et à l’extrême droite. Ce sont eux que visent les acteurs de la campagne politique : ceux qui contestent l’ordre social ou même ceux qui croient le faire, en mettant un bulletin LFI dans l’urne, seront traités de violents, de criminels, d’anti-républicains… voire de fascistes, puisque plus d’un politicien RN ou LR a déclaré, ces dernières semaines ; « Ce sont les LFI les vrais fascistes », comme Jordan Bardella, ou le très droitier maire de Cannes, David Lisnard, qui parle lui des « néo-fascistes de LFI ». Mais au-delà, cette campagne d’intimidation vise aussi tous les travailleurs qui seraient tentés de laisser parler leur colère contre une société de plus en plus inégalitaire et injuste. En tentant de museler toute contestation, c’est toute la classe ouvrière que les serviteurs politiques de la bourgeoisie voudraient bien bâillonner.
Quelques succès de LFI
Les élections municipales ont montré que, même si les scores de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle n’ont pas été atteints, le vote LFI reste important dans un certain nombre de grandes villes (Lille, Toulouse) et de villes très populaires, en Seine-Saint-Denis ou dans la banlieue lyonnaise. C’est ce qui a permis à ce mouvement de remporter les mairies de Saint-Denis, La Courneuve, Roubaix, Vénissieux et Vaulx-en-Velin. Il est évident que, dans ces communes pauvres, où vit une forte proportion d’électeurs d’origine immigrée, le soutien de LFI aux Palestiniens a aidé à sa popularité.
Au pays des aveugles…
LFI est un parti social-démocrate, dont on peut dire que son discours est moins à gauche que celui du PS de la fin des années 1970. La mort de Lionel Jospin, le 22 mars, et les articles qui y ont été consacrés, permettent de se rappeler qu’un Jospin, premier secrétaire du Parti socialiste, pouvait déclarer peu avant les élections de 1981 : « L’objectif du PS n’est pas de moderniser ou de tempérer le capitalisme mais de le remplacer par le socialisme. » Même si ce discours n’était évidemment que du bluff, Mélenchon ne se permet pas d’aller aussi loin, lui qui se dit « partisan de l’économie de marché » et qui ne prône qu’une modeste réforme constitutionnelle pour remplacer la Ve République bourgeoise par une VIe, tout aussi bourgeoise. LFI ne compte aucunement sur les luttes des travailleurs pour changer leur sort, mais prétend, comme tout bon réformiste, que non seulement les élections peuvent changer la vie des travailleurs mais que son accession à l’Élysée « économiserait des kilomètres de manifestations ».
Mais, dans ce climat de montée des idées réactionnaires, le ton combatif des cadres de LFI, leurs critiques des profits et des milliardaires, leur volonté de faire (un peu) « payer les riches », leur soutien aux musulmans aujourd’hui désignés comme les « ennemis de la République », font apparaître ce parti aux yeux de nombreux travailleurs, notamment ceux issus de l’immigration, comme une force de résistance. Finalement, l’hostilité même des autres partis réunis contre lui contribue à faire passer LFI pour un parti bien plus radical qu’il ne l’est en réalité.
Dans cette période d’atonie des luttes sociales et de profonde démoralisation des travailleurs, cette relative popularité de LFI dans une partie de la classe ouvrière tient aussi, précisément, au fait qu’il s’agit d’un parti réformiste : un parti qui, comme les autres, promet qu’il suffira d’un bulletin de vote pour améliorer le sort des plus pauvres. Mélenchon, ancien sénateur socialiste et ministre de Jospin, a simplement compris lorsqu’il a créé LFI qu’il existait un espace politique pour un parti réformiste portant un discours plus radical que celui de la gauche classique, décrédibilisée par ses passages au gouvernement. La façon dont toute une partie de la classe politique cherche aujourd’hui à l’exclure de son jeu fait penser à l’époque des années 1950, quand les députés du PCF à l’Assemblée en étaient écartés et qu’un des principaux dirigeants du PCF, Jacques Duclos, fut même brièvement jeté en prison sous prétexte d’« espionnage ». LFI est peut-être en passe de reprendre cette place qui a longtemps été celle du PCF, ostracisée à la gauche de l’échiquier politique, même si elle n’a ni les militants ni l’implantation que le PCF avait dans la classe ouvrière.
Même si elle est, aujourd’hui, haïe par une bonne partie des politiciens bourgeois, LFI n’est pas leur ennemie de classe. Ce sera peut-être Mélenchon ou l’un de ses lieutenants qui sera amené à jouer le rôle d’un énième « bourgeois déguisé en tribun », comme disait Blanqui. Et à l’avenir le positionnement politique de ce mouvement lui permettra peut-être de sauver la mise aux capitalistes en cas de révolte du prolétariat.
25 mars 2026