Au soir du second tour des élections municipales, le 22 mars, les représentants des principaux partis politiques criaient victoire, de La France insoumise (LFI) jusqu’au Rassemblement national (RN), chacun mettant en avant ses succès et s’efforçant d’occulter ses échecs. Les médias ont parlé surtout des grandes villes, qui sont des enjeux importants pour tous les partis bourgeois. Mais les scrutins dans ces villes sont aussi un trompe-l’œil, car elles ne regroupent qu’environ 17 % des électeurs.
Dans plus de 33 000 communes, les nouveaux conseils municipaux ont été élus dès le premier tour, soit parce qu’il n’y avait qu’une liste, soit parce que l’une des listes en lice avait obtenu plus de 50 %. Le second tour a concerné un peu plus de 1 500 communes, dont les grandes villes.
Il n’est pas facile de tirer des conclusions générales de ces élections étant donné la diversité des situations. Cependant, les tendances de fond qu’on observe depuis plusieurs années se confirment : la droitisation de la vie politique se poursuit, elle provoque ou renforce des fractures y compris au sein de la gauche, et l’abstention est toujours plus forte, en particulier au sein des classes populaires. À près de 43 % aux deux tours, celle-ci a atteint un record historique si l’on excepte le cas de 2020 où les élections s’étaient tenues dans le cadre de l’épidémie de Covid.
Pendant la campagne, de nombreux candidats de tous bords ont gommé une étiquette politique qui aurait pu leur nuire, se disant préoccupés uniquement par leur ville et ses habitants, comme en témoignaient leurs slogans apolitiques sur le matériel électoral. Mais bien des programmes étaient pleins de discours pro-patronaux, de propositions réactionnaires, de préjugés contre les pauvres, de promesses mensongères.
Globalement, Les Républicains (LR) et le Parti socialiste (PS), à la tête de nombreuses villes depuis des décennies, ont réussi à maintenir leur ancrage local au premier tour. Leurs candidats sont arrivés en tête avec respectivement environ 20 % des voix et 19 % sur l’ensemble des communes, alors que ces mêmes partis ont largement reculé dans les scrutins nationaux.
L’implantation des notables et élus de droite ne se dément pas
Au bout du compte, la droite conserve la mairie de nombreuses villes de plus de 10 000 habitants et elle en gagne de nouvelles, dont Clermont-Ferrand, qui était à gauche depuis plus d’un siècle ; Cherbourg, dirigée par le PS depuis 50 ans ; Brest, socialiste pendant 37 ans ; Tulle, où François Hollande avait été élu en 2001 ; Besançon, socialiste puis écologiste depuis 50 ans. Même dans les départements de l’ouest par exemple, qui ont voté plutôt à gauche aux dernières élections nationales, beaucoup de villes moyennes ont été gagnées ou regagnées par la droite et le centre droit, comme Saint-Brieuc, Fougères, Pontivy, etc.
Les commentateurs ont pourtant insisté sur les défaites des listes de droite dans les grandes métropoles. Rachida Dati ne l’a pas emporté à Paris, ni Jean-Michel Aulas, soutenu par Sarkozy et Wauquiez, à Lyon. À Marseille la candidate LR est arrivée loin derrière ceux du PS et du RN. LR perd Nîmes, une ville de 150 000 habitants, au profit d’une liste d’union de gauche dirigée par un candidat du PCF. Et si l’ex-LR et maire de Nice, Christian Estrosi, était passé entretemps au parti d’Édouard Philippe, Horizons, la cinquième ville de France a glissé de la droite à l’extrême droite avec la victoire d’Éric Ciotti, allié au RN.
Mais, malgré ces échecs remarqués de personnalités qui ont souvent une carrière politique et/ou entrepreneuriale nationale, l’implantation locale des notables de droite issus du personnel traditionnel de la bourgeoisie, parfois depuis des décennies, en bonne entente avec le patronat local, s’est donc maintenue.
La plupart des listes de droite ont refusé la main tendue par le RN pour réaliser une « union des droites ». Ce n’est pas que les idées du RN les dérangent, beaucoup les reprennent déjà largement à leur compte. Mais aux municipales beaucoup avaient la possibilité de conserver ou de gagner une mairie par leurs propres moyens : la place étant bonne, pourquoi la partager ? Cela ne préjuge absolument pas de futures alliances des LR et autres politiciens de droite avec l’extrême droite dans les prochains scrutins nationaux, s’ils jugent au contraire que c’est plus avantageux pour eux. Il n’a jamais existé de barrière étanche entre la droite et l’extrême droite et, avec les succès électoraux du RN, les digues ont déjà commencé à sauter. Un Ciotti a franchi le pas, et les cas de Darmanin et de Retailleau, se servant de leur poste de ministre de l’Intérieur pour essayer de capter l’électorat du RN, à la manière dont Sarkozy l’avait déjà fait en son temps, l’ont bien montré aussi.
Extrême droite : une progression inaboutie, mais certaine
L’extrême droite a fait de bons scores au premier tour dans les 425 communes où elle se présentait, souvent plus de 20 %, en comptant les candidats du RN, du parti de Zemmour, Reconquête, et de l’UDR, le parti de Ciotti, allié au RN depuis 2024. Elle s’est présentée dans 38 des 42 villes de plus de 100 000 habitants, où son score moyen a progressé de trois points par rapport aux élections de 2014, atteignant 15 %.
Évidemment, à l’échelle du pays, ces scores restent inférieurs à ceux des scrutins nationaux. Et comme le répètent à l’envi certains commentateurs dont on a l’impression qu’ils essaient de se rassurer eux-mêmes, l’extrême droite peine à conquérir de grandes villes. À l’exception de Nice, où Ciotti a emporté la mairie haut la main, le RN n’a pas réussi à prendre celles où il était en bonne position au premier tour. Mais il y a tout de même recueilli des suffrages importants : 37 % à Nîmes au second tour, 40 % à Marseille et 47 % à Toulon.
Le RN avait conquis 14 communes de plus de 9 000 habitants en 2020, dont Perpignan et ses 120 000 habitants, il n’en a perdu aucune et en compte désormais le double. Il gagne logiquement des mairies dans les régions où ses scores nationaux ont été les plus hauts : à Liévin (Pas-de-Calais), Saint-Avold (Moselle), Agde (Hérault), Menton (Alpes-Maritimes), Tarascon (Bouches-du-Rhône), Castres (Tarn), Carcassonne (Aude)…
À Montauban (Tarn, 63 000 habitants), où la liste RN n’avait recueilli que 9 % des voix en 2020, une liste d’union de l’UDR et du RN a emporté la mairie avec 37 % des voix. Dans certaines villes, comme Saint-Étienne, le RN arrive désormais deuxième face à la gauche, devançant les candidats de droite. Enfin il a conquis pour la première fois deux villes dans des régions de moindre implantation, à Montargis (Loiret) et à La Flèche (Sarthe).
Cependant, ce n’est pas seulement ni principalement au nombre de maires RN que l’on peut mesurer le poids croissant des idées d’extrême droite, mais au discours de beaucoup d’autres candidats qui les reprennent désormais à leur compte, ainsi qu’à l’aune des débats à la radio et la télévision que des journalistes et prétendus experts orientent, eux aussi, sur les thèmes favoris de l’extrême droite. Beaucoup de candidats ont surenchéri sur la sécurité, promettant plus de caméras de surveillance, plus de policiers municipaux, armés, déversant au passage toutes sortes de préjugés contre les pauvres et les immigrés.
Au soir du premier tour, le nouveau maire LFI de Saint-Denis en banlieue parisienne, Bally Bagayoko, né d’une famille d’origine malienne, s’est entendu demander sur le plateau de BFM par un journaliste, affirmant qu’il avait été élu avec l’appui des dealers, ce qu’il allait leur devoir en retour. Premier maire noir dans une grande ville, il a aussi été la cible de réactions racistes décomplexées sur les réseaux sociaux.
Le RN n’en est même plus à la « dédiabolisation » comme on disait dans le passé, ses idées semblent plutôt en voie de devenir la norme. Certaines d’entre elles sont d’ailleurs encouragées par l’ensemble du personnel politique, jusqu’à la gauche et même à LFI : tous réclament plus de protectionnisme, tous rivalisent de discours glorifiant la patrie, tous veulent une France compétitive et « qui se fasse craindre » militairement comme dit Macron.
À gauche, des résultats qui font illusion
À gauche, le grand gagnant, en termes de mairies et notamment des grandes métropoles, semble être le PS. Il conserve Paris, Marseille, Rennes, Montpellier, Lille et Nantes. Il gagne aussi Amiens et Saint-Étienne, même si la droite lui ravit quelques villes comme on l’a vu. Et contrairement aux listes de droite, le PS a perdu des villes de taille moyenne au profit soit du RN, soit du parti d’Édouard Philippe Horizons, soit – plus rarement – au profit de LFI. Enfin, la plupart du temps, il n’existe même plus en tant que PS dans les petites villes.
Bien que les commentateurs en aient très peu parlé, le PCF reste le troisième parti en nombre d’élus locaux derrière LR et le PS, et il compte toujours plus de 600 maires. Il dirige encore quelques grandes villes de banlieue, notamment en région parisienne. Et si le candidat du PC au Havre, à la tête d’une liste d’union de la gauche, n’a pas réussi à battre Édouard Philippe, en revanche, celui de Nîmes est arrivé en tête devant le candidat RN au second tour. Le PC a évidemment reculé au cours des décennies, mais il garde de beaux restes si on compare son implantation municipale à ses scores nationaux. Il le doit à son passé et surtout à ses militants, qui ont gagné un crédit important dans les villes populaires, jusqu’à ce que la politique de leur parti au niveau national finisse par les démoraliser en même temps que ses électeurs. Aujourd’hui, le PC survit essentiellement à travers ses élus et son implantation dans les institutions. N’ayant plus rien de révolutionnaire depuis longtemps, sa politique consiste à prôner sans cesse une nouvelle union de la gauche. Et dans ces élections, pour conserver ses positions, il s’est montré prêt à toutes les alliances, ici avec le PS et les écologistes, là avec LFI, selon les situations locales.
Les écologistes, eux, n’ont pas eu de bons résultats. Leur parti a en effet perdu plusieurs grandes villes : Bordeaux, Poitiers, Strasbourg et Besançon. Ils ont conservé de justesse la mairie de Lyon mais ont perdu la métropole lyonnaise.
Quant à LFI, son coordinateur Manuel Bompard a déclaré le 22 mars : « La percée des listes de LFI se confirme, s’amplifie et se renforce. » LFI, qui se présentait pour la première fois en mettant en avant son étiquette politique, a en effet emporté les mairies de quelques grandes villes comme Saint-Denis et Roubaix (plus de 100 000 habitants chacune) et des villes moyennes comme Creil, Vénissieux, Vaulx-en-Velin… En tout une quarantaine de villes où LFI menait une liste, ou y jouait un rôle important, ont été gagnées. Pourtant, loin des discours triomphalistes de Mélenchon et de ses amis, il faut relativiser ces résultats. LFI ne se présentait que dans 247 communes, les villes les plus grandes, où elle a obtenu une moyenne de 12,4 % des voix seulement au premier tour, seules ses listes de Toulouse, Limoges et Lille ayant fait plus de 20 %. À Paris, Lyon et Marseille par exemple, les listes d’union de la gauche PS-PC-écologistes ont obtenu plus du double des listes de LFI.
Globalement donc, malgré quelques victoires « spectaculaires » mises en avant par les partis de gauche au soir des élections, ce sont bien la droite et l’extrême droite qui renforcent leur influence dans l’électorat du pays. À noter par exemple que LFI n’a pas gagné les villes de Saint-Denis ni de Creil aux dépens de la droite, mais du PS, quand la Courneuve et Vénissieux ont été prises au PCF.
Alliance à gauche ou éclatement ?
D’ailleurs tous les résultats n’étaient pas encore connus que les règlements de compte ont commencé à gauche. Car quand il y a eu défaite dans telle ou telle ville, LFI en a accusé les candidats du PS qui avaient refusé sa « main tendue » entre les deux tours et le PS en a accusé LFI qui, selon les mots du premier secrétaire du PS Olivier Faure, est devenue « le boulet de la gauche ». Raphaël Glucksmann, très présent dans les médias bien que son parti Place publique n’ait gagné aucune mairie, a accusé Faure de manquer de principes vis-à-vis de LFI, et au sein même du PS, Hollande et d’autres en ont fait autant.
Il fut un temps où les politiciens appelaient à constituer un front des partis dits républicains contre le RN, maintenant ces mêmes politiciens et Jordan Bardella lui-même en tant que dirigeant du RN en appellent à constituer un « front républicain » pour faire barrage… à LFI, classée à l’extrême gauche par le ministère de l’Intérieur. Après la mort du militant d’extrême droite Quentin Deranque, LFI a été accusée par presque tous les autres partis d’inciter à la violence. Ce n’était que le prolongement d’une campagne visant à marginaliser le parti de Mélenchon, selon laquelle ce parti serait antisémite et, par extension d’ailleurs, tous ceux qui se sont opposés clairement au massacre des Palestiniens. La cabale s’est poursuivie pendant les municipales, mais n’a pas complètement porté ses fruits à en croire les résultats du premier tour qui ont permis à LFI de se maintenir au second, notamment à Paris, Lyon, Marseille, Toulouse, Nantes, Strasbourg.
Cette campagne a aussi fini par mettre en difficulté les responsables politiques du PS et des écologistes, qui s’y sont joints à la fois dans le cadre de leur concurrence électorale avec LFI et par désir de se conformer à l’opinion bourgeoise réactionnaire. Dans de nombreuses villes, aux municipales, leur volonté de marquer leur distance avec LFI est entrée en contradiction avec la nécessité de bénéficier de ses voix pour assurer leur élection. C’est donc non seulement toute la gauche qui s’est divisée, mais le PS lui-même au moment de choisir l’attitude à adopter. Au soir du premier tour, Olivier Faure a choisi d’annoncer qu’il n’y aurait pas d’accord national avec LFI, laissant les listes menées par le PS décider de fusionner ou non au cas par cas avec des listes LFI entre les deux tours, ces alliances étant hypocritement baptisées « accords techniques ».
Les résultats ont été divers. Dans certaines villes, comme Nantes ou Lyon, cette unité retrouvée de la gauche a permis de sauver des mairies face à la droite. À Toulouse et à Limoges au contraire, où l’union s’est faite derrière des candidats LFI, les listes ont été battues. À Bordeaux, le maire écologiste a refusé l’alliance avec LFI et a perdu la mairie. Mais à Besançon, la maire écologiste a fusionné avec LFI et a été battue quand-même. Dans un cas, les pro-LFI ont accusé le maire de Bordeaux d’irresponsabilité, dans l’autre les anti-LFI ont accusé la maire de Besançon d’avoir repoussé les électeurs modérés vers la droite en ayant manqué de clarté face au supposé antisémitisme et à la prétendue violence de LFI.
Enfin, dans plusieurs cas, comme Paris, Lille, Rennes et Montpellier, où les candidats de gauche ont refusé de s’allier à LFI, celle-ci s’est maintenue. Cela n’a pas empêché le PS de gagner, ce que soulignent les pourfendeurs des Insoumis.
À l’approche de l’élection présidentielle
À droite comme à gauche, la perspective qui se profile est celle de la présidentielle et nombre de candidats potentiels sont déjà sur les rangs. Mélenchon l’a dit clairement : « À nos yeux, le résultat des deux tours de ces municipales ouvre directement le cycle de l’élection présidentielle de 2027. »
LFI ne se distingue pas fondamentalement des autres partis bourgeois de ce point de vue. Elle apparaît aujourd’hui comme plus radicale, plus à gauche que les autres, qui ont tellement évolué vers la droite que ce n’est pas difficile. Elle s’est montrée capable de ne pas céder à l’injonction de soutenir la politique d’Israël à Gaza et de tenir tête aux calomnies. Mais tout en espérant récupérer les voix des électeurs de gauche désabusés, elle n’a que la vieille politique de l’union de la gauche à leur resservir, aspirant seulement à être le pôle autour duquel cette future union se constituera.
Au soir du premier tour, Emmanuel Bompard, « coordinateur » de LFI, a appelé les autres listes à constituer ensemble, face à la droite et l’extrême droite, un « front antifasciste ». Le terme va sans doute servir désormais à justifier ce qui ne serait qu’une réédition de la vieille Union de la gauche, visant à lui laisser une chance de revenir au pouvoir.
Certains commentateurs de l’abstention record ont parlé pudiquement de « fatigue démocratique » mais il faudrait plutôt parler de profonde défiance. L’une des causes de l’abstention aurait été le fait que dans beaucoup de petites communes il n’y avait qu’une seule liste. Une autre serait la suppression dans ces mêmes petites communes, cette année, du « panachage », c’est-à-dire de la possibilité de rayer et d’ajouter des noms aux listes présentées. Mais surtout l’abstention plus forte dans les quartiers populaires montre que la défiance vis-à-vis du système politique suscite un rejet largement partagé parmi les travailleurs. Selon une enquête, la déception, le dégoût et la colère à l’égard de la politique atteindraient même 81 %, soit 16 points de plus qu’en 20141.
Le monde politique concentre contre lui cette colère dont les capitalistes qu’il sert sont les premiers responsables. C’est mérité, car ses représentants aspirent tous à gérer l’État sans changer la société, et agissent tous en ennemis des travailleurs une fois au pouvoir. Mais l’abstention reflète aussi d’abord le désintérêt et l’absence de conscience du rôle que les travailleurs pourraient jouer dans la période actuelle.
C’est dans ces conditions que se prépare désormais l’élection présidentielle de 2027, dans laquelle les partis traditionnels cherchent à ressusciter quelques illusions, y compris à gauche où ils devront essayer de redonner une illusion d’unité, pourtant bien mise à mal lors de ces élections municipales. L’évolution réactionnaire et la montée des tensions guerrières requièrent bien autre chose : une véritable alternative à la société capitaliste, qui ne peut venir que d’une mobilisation consciente de la classe ouvrière.
25 mars 2026