En déclenchant leur guerre contre l’Iran le 28 février dernier, les États-Unis et Israël ont entraîné le Moyen-Orient dans le chaos des bombardements, des morts et des destructions. L’Iran a répliqué en ciblant notamment les pays arabes du Golfe, qui sont des alliés de longue date des États-Unis : l’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis et d’autres. L’impérialisme américain a donc plongé une nouvelle fois toute la région dans une escalade guerrière aux conséquences planétaires incalculables.
Si la France n’a pas été conviée à participer au début de la guerre, elle a ensuite pris position aux côtés de son allié américain. Macron a justifié l’envoi du porte-avions Charles-de-Gaulle en Méditerranée orientale et la mobilisation de l’armée française au nom des accords militaires qui lient la France aux monarchies du Golfe. « Nous devons être aux côtés de nos amis et alliés de la région pour leur sécurité et leur intégrité territoriale », a-t-il déclaré le 3 mars, en assurant que les troupes françaises (plus de 5 000 soldats dans la région) auront un objectif strictement défensif, voire de désescalade.
Mais derrière les phrases sur la défense des pays amis, il y a en fait la réalité de la défense des intérêts de la bourgeoisie française dans cette région. Car depuis des années, ses intérêts économiques vont bien au-delà de la question du pétrole et du gaz : ils concernent aujourd’hui de nombreux trusts du CAC 40 et mettent en jeu des masses importantes de capitaux. Alors s’il est question de « sécurité », il s’agit de celle des investissements, des parts de marché et des profits des capitalistes français dans cette région stratégique.
Le découpage de la région, produit de la domination impérialiste
Il faut tout le cynisme d’un dirigeant impérialiste pour parler d’« intégrité territoriale » à propos d’une région, le Moyen-Orient, qui a été découpée et redécoupée par les grandes puissances tout au long du 20e siècle. Aujourd’hui, le littoral arabe du Golfe est morcelé entre sept États : l’Irak, le Koweït, l’Arabie saoudite, Bahreïn, le Qatar, les Émirats arabes unis (regroupant sept micro-États dont les plus connus sont Abu Dhabi et Dubaï), et enfin Oman. Ce morcellement étatique n’obéit pas à une particularité géographique, il est le résultat de la politique de l’ancienne puissance coloniale, la Grande-Bretagne, présente depuis le début du 19e siècle pour sécuriser la route commerciale vers l’Inde. Sous prétexte de lutter contre la piraterie, elle a fait de cette zone une vaste chasse gardée, en s’appuyant sur des chefs de tribus (cheikhs) et en prenant soin d’encourager leurs ambitions contradictoires. Le pouvoir britannique avait interdit à ces cheikhs de conclure la moindre entente entre eux ou avec une puissance tierce. Quand le cheikh de Bahreïn signe en 1860 un traité avec la Perse, la petite île fut assiégée par la flotte britannique, après quoi elle fut contrainte de signer avec la Grande-Bretagne un traité de « paix perpétuelle et d’amitié ». Voilà le genre d’amitié qui unit depuis presque deux siècles les puissances occidentales et les familles régnantes du Golfe : « notre commerce autant que votre sécurité »1, résume le gouverneur britannique des Indes Lord Curzon en 1903.
Au tournant du 20e siècle, la région du Golfe prend une importance décisive. Non seulement parce que le percement du canal de Suez en a fait un espace central pour le commerce mondial. Mais surtout parce que du pétrole y est découvert en 1908 à Abadan sur le littoral perse du Golfe, à quelques centaines de kilomètres du Koweït. Pendant la Première Guerre mondiale, en 1916, la France et la Grande-Bretagne concluent un accord secret, l’accord Sykes-Picot, pour se partager les immenses territoires contrôlés jusque-là par l’Empire ottoman. La France se réserve le contrôle de la Syrie et du Liban, tandis que le Royaume-Uni gardera l’Égypte et contrôlera la Palestine, l’Irak et tous les petits émirats du Golfe. Le 1er décembre 1918, quelques jours après la fin de la guerre, les Premiers ministres français et britannique se rencontrent à Londres : « Dites-moi ce que vous voulez », demanda Clemenceau. « Je veux Mossoul », dit Lloyd George. « Vous l’aurez », a dit Clemenceau. « Rien d’autre ? — Si, je veux aussi Jérusalem », a continué Lloyd George. « Vous l’aurez », a dit Clemenceau, « mais Pichon [le ministre français des Affaires étrangères] fera des difficultés pour Mossoul ».2 Derrière ces marchandages odieux, il y a la volonté commune de mettre la région en coupe réglée en traçant des frontières absurdes et en créant des États de toutes pièces. L’impérialisme français détache le Liban de la Syrie et cherche à découper celle-ci en quatre. L’impérialisme britannique sépare la Palestine de la Transjordanie, un pays en grande partie désertique, lui permettant de disposer d’un passage terrestre entre la Méditerranée et le Golfe. Il crée aussi l’Irak en plaçant à sa tête un roi originaire de La Mecque, à plus d’un millier de kilomètres, largement rejeté par la population qui se révolte à de nombreuses reprises. Il prend soin aussi de séparer le nouvel État irakien du petit territoire du Koweït. Ce découpage ne repose sur aucune tradition nationale particulière mais il permet à l’impérialisme britannique de priver presque entièrement l’Irak d’un accès à la mer.
Pour tracer des frontières au milieu des sables du désert, la puissance coloniale ne s’embarrasse pas de subtilités. En 1922, le haut-commissaire britannique en Irak, Percy Cox, convoque le nouvel émir d’Arabie saoudite, Ibn Saoud, pour décider des frontières entre son pays, l’Irak et le Koweït. Un témoin raconte : « Sir Percy prit un crayon et dessina sur la carte de l’Arabie, soigneusement, une ligne frontalière du golfe Persique au Jabal Anaizan qui est proche de la frontière transjordanienne. Il donnait ainsi à l’Irak une zone assez large qui était précisément réclamée par [Ibn Saoud]. Puis, bien évidemment pour apaiser Ibn Saoud, il privait le Koweït de près des deux tiers de son territoire pour les [lui] donner. »3
Des frontières autour des gisements pétroliers
À coups de crayons sur des cartes, les puissances européennes ont donc mené une politique consciente de découpage du Moyen-Orient. Celui-ci créait des pays mutilés à la naissance, dépendants, à l’économie non viable. Il s’employait méthodiquement à dresser les peuples les uns contre les autres, en jouant sur les différences religieuses et ethniques. Et puis il fonctionnait comme une assurance pour l’impérialisme : l’assurance que les rois et émirs installés par l’impérialisme, dénués de base sociale et de légitimité nationale, lui seraient entièrement dévoués parce qu’ils lui devraient leur situation privilégiée.
Comme le Koweït, le Qatar ou l’émirat d’Abou Dhabi ne doivent leur existence séparée en tant que micro-États qu’à la volonté de l’impérialisme britannique. La délimitation de leurs frontières s’opère dans les années 1930, au moment où les compagnies pétrolières mènent les premières prospections des sous-sols. Derrière les multiples différends qui naissent entre émirats rivaux à propos de ces frontières, il y a souvent la concurrence que se mènent les trusts pétroliers entre eux. Le trust américain Standard Oil of California (la future Aramco) obtient des concessions à Bahreïn et en Arabie saoudite. Les trusts britanniques prospectent au Koweït, au Qatar et à Oman, plus tard à Abou Dhabi. Parfois la concurrence donne lieu à un compromis frontalier : c’est ce qui explique l’existence jusqu’à aujourd’hui d’une zone neutre entre l’Arabie saoudite et le Koweït, de plus de 5 000 km², dans laquelle l’exploitation des hydrocarbures est partagée entre les deux pays. Mais il y a aussi des conflits frontaliers ouverts : par exemple le litige autour de l’oasis de Buraimi, revendiquée à la fois par l’Arabie saoudite, Oman et Abou Dhabi. Le conflit a commencé en 1949 après qu’une équipe de géologues de l’Aramco a suspecté un important gisement dans la zone. Le différend a dégénéré en 1955 en affrontement armé entre Saoudiens et Britanniques et ce n’est qu’en 1974 qu’un traité a été officiellement signé. Le principal ressort de ce litige frontalier était la rivalité entre la compagnie américaine Aramco et les compagnies britanniques Shell et BP.
Après la Deuxième Guerre mondiale, le Golfe et ses immenses réserves pétrolières prennent donc une importance accrue pour l’impérialisme. La puissance coloniale britannique, encore le gendarme officiel de la région, est de plus en plus supplantée par l’impérialisme américain, nouvelle superpuissance mondiale qui s’inquiète de l’épuisement futur de ses ressources. « S’il devait y avoir une Troisième Guerre mondiale, il faudrait la faire avec le pétrole de quelqu’un d’autre »4, met en garde un conseiller de Roosevelt en 1944. Les États-Unis font de l’Arabie saoudite puis de l’Iran leurs protégés militaires et leur chasse gardée.
Pendant encore deux décennies, les petits émirats du Golfe restent des protectorats britanniques. En 1961, le Koweït devient formellement indépendant. Mais quand un dirigeant nationaliste irakien revendique dans la foulée le rattachement du Koweït à l’Irak, la démonstration de force des troupes britanniques rappelle à tous que la décolonisation ne peut signifier la remise en cause des frontières créées par l’impérialisme. Déjà à l’époque, il s’agissait pour le tout récent ex-colonisateur de veiller au respect de « l’intégrité territoriale » de ses créations étatiques. En 1971, Bahreïn, Oman, le Qatar ainsi que les Émirats arabes unis deviennent à leur tour indépendants. L’Iran du shah en profite pour prendre possession des petites îles qui contrôlent le détroit d’Ormuz, jusque-là propriété des émirs arabes. Mais à l’époque, l’impérialisme n’y trouve rien à redire, car il reconnaît le shah comme le nouveau gendarme de la région.
L’impérialisme français met un pied dans la région
Les frontières de la colonisation sont donc devenues les frontières de l’indépendance. Le morcellement étatique permet aux États-Unis de s’appuyer sur différents régimes qui lui sont tous dévoués, et qui sont en même temps en concurrence pour jouer le rôle de gardiens de l’ordre régional. Cela permet à l’impérialisme de manœuvrer entre les uns et les autres, de jouer sur leurs rivalités pour s’imposer plus fermement encore comme arbitre suprême. Quand les États-Unis perdent leur protégé lors de la chute du shah d’Iran en 1979, ils peuvent s’appuyer sur d’autres pions de leur échiquier : l’Arabie saoudite, l’Irak de Saddam Hussein et surtout Israël. Ils vont encourager l’Irak à se lancer dans une guerre contre le nouveau régime iranien avant de se retourner contre lui quand Saddam Hussein décidera de prendre le contrôle militaire du Koweït en 1990. L’impérialisme américain déclenche la première guerre du Golfe, secondé entre autres par des troupes britanniques, françaises et saoudiennes. Les soldats américains ne quitteront plus la région ; ils sont aujourd’hui entre 40 000 et 50 000, répartis sur différentes bases au Qatar, au Koweït, à Bahreïn et ailleurs.
La présence française dans le Golfe remonte quant à elle aux lendemains de la Première Guerre mondiale. Si la France laissait à la Grande-Bretagne le contrôle de la région de Mossoul, elle obtenait en échange le quart des gisements pétroliers de l’Irak. Ceux-ci furent attribués à la Compagnie française des pétroles (CFP, ancêtre de Total) qui en profita pour se développer dans la région, à l’ombre des trusts britanniques et américains plus puissants. Ainsi la CFP s’installe au Qatar en 1935 et à Abou Dhabi en 1939. Mais en dehors de cet accès à la manne pétrolière, l’impérialisme français dut attendre plusieurs décennies pour mettre un pied dans la région du Golfe, à partir des années 1970 et 1980. Le découpage de la région et la somme de rivalités et de conflits qui en résultait ouvraient des possibilités pour vendre des armes aux divers États. Après avoir été le premier fournisseur militaire d’Israël dans les années 1950, il devient le principal fournisseur occidental de l’Irak pendant sa guerre contre l’Iran entre 1980 et 1988.
En vendant des armes là où les autres puissances impérialistes rechignaient à le faire pour des raisons stratégiques, l’État français n’a pas seulement fait le bonheur de Dassault ou Thomson, aujourd’hui Thales, il a aussi cultivé une position diplomatique plus ou moins originale elle-même source de nouveaux contrats d’armements.
Des ventes d’armes et des contrats industriels
Car si l’impérialisme dominant cherche à diversifier ses supplétifs dans le maintien de l’ordre régional, il arrive aussi que les supplétifs cherchent à diversifier leurs protecteurs. C’est ainsi que le très relatif non-alignement de la politique étrangère française sur celle des États-Unis a facilité la signature de contrats avec le Qatar et les Émirats arabes unis dès la fin des années 1970. Un ancien ambassadeur de France au Qatar explique : « C’est Pompidou qui a ouvert les relations en disant au Qatar que nous avions une politique arabe et que, par conséquent, nous devions être présents dans cette zone anglo-saxonne. Après, c’est sous Giscard qu’on a eu les premiers contrats. »5 Cette implantation de longue date permet aujourd’hui à la France de réaliser près de la moitié de ses exportations d’armes vers le Moyen-Orient. La région du Golfe compte trois des plus gros clients de l’industrie militaire française sur la dernière décennie : les Émirats arabes unis, le Qatar et l’Arabie saoudite. Pour permettre ces contrats profitables et sécuriser ceux à venir, la France a conclu dans les années 1990 des accords de défense avec le Koweït, le Qatar et les Émirats, des accords actualisés et renforcés depuis. Ils prévoient l’appui de l’armée française en cas d’agression extérieure de ces pays, dans une version moderne de la formule de Lord Curzon : « notre commerce d’armes autant que votre sécurité ». Il n’existe pas d’accord similaire avec le Liban, un pays agressé par Israël et dont les liens avec la France remontent pourtant à plus d’un siècle. Le fait qu’il soit un modeste client de l’industrie militaire française, et que les capitaux français y soient bien moins présents qu’avant, n’y est certainement pas pour rien. Alors contrairement à ce que dit Macron, ces accords de défense signés avec les monarchies du Golfe ne sont pas une question de solidarité avec les populations mais de solidarité avec les bénéfices de Dassault, Thales ou Nexter.
Mais les accords de défense ne sont pas tout, la vente d’engins de mort est une activité qui nécessite une intense sollicitation ministérielle. Le Drian, ministre de la Défense sous Hollande puis ministre des Affaires étrangères sous Macron, s’est ainsi rendu des dizaines de fois chez les émirs du Golfe. Un responsable confie : « Le Drian s’est un jour vanté devant des journalistes d’avoir consacré un tiers de ses déplacements – 256 voyages, 64 pays, 1,5 million de kilomètres – à l’armement… C’est vrai ! Et le résultat pour le Rafale a été à la hauteur de nos espérances. Évidemment, je sais bien que nous avons enrichi la famille Dassault. Mais ce sont des patriotes ! 6» En 2021, les Émirats arabes unis achètent 80 Rafale pour 16 milliards d’euros, un contrat record pour Dassault qui a nécessité treize ans de négociations. Il bénéficie du fait que le Rafale a été jugé efficace au combat en zone désertique dans les sales guerres de la France en Libye (2011) et au Mali (2013).
Les accords et les contrats militaires ne sont pas seulement une aubaine pour les industriels de l’armement : ils permettent à l’ensemble des capitalistes français de se positionner sur les marchés du Golfe. Quand la France a ouvert en 2009 une base militaire à Abou Dhabi, la première en dehors de son ancien pré carré colonial, elle a signé en même temps un accord de coopération dans le nucléaire civil. Celui-ci devait se traduire par la vente de deux réacteurs nucléaires aux Émirats arabes unis, de la part d’un consortium formé d’Areva, Total et Suez. Ceux-ci partaient favoris mais la loi des affaires est cruelle : leur projet fut jugé peu convaincant et le contrat de 20 milliards de dollars fut finalement remporté par un consortium coréen. Le groupe EDF décroche tout de même quelques années plus tard un contrat d’exploitation et de maintenance de ces centrales. En 2017, quand l’État français vendit douze Rafale au Qatar, il permit également à Airbus de vendre 50 avions civils pour la somme de cinq milliards d’euros, et à une coentreprise RATP-Keolis de décrocher le contrat d’exploitation du métro de la capitale Doha pour la somme de trois milliards d’euros.
Des capitaux français dans les énergies et le transport
La région du Golfe est donc devenue un marché important pour les capitalistes français. Même si les monarchies ont cherché depuis deux décennies à diversifier leurs économies, la région reste particulièrement stratégique pour ses ressources pétrolières et gazières. Le trust Total réaliserait environ un tiers de sa production mondiale d’hydrocarbures dans la région. Au Qatar, il est même le premier partenaire étranger de la compagnie qatarienne qui exploite l’immense gisement gazier de North Dome. Il faut dire que l’ancêtre de Total, la CFP, a entretenu une relation privilégiée avec l’émir du Qatar depuis qu’elle a aidé au lancement de la compagnie énergétique nationale dans les années 1970, en lui apportant financements et expertise. Un ministre qatari de l’énergie, devenu un proche de l’ex-PDG de Margerie, résume : « Entre Total et nous, c’est un mariage catholique sans divorce. »7 Un peu plus à l’ouest, à Jubail en Arabie saoudite, le groupe français est copropriétaire (avec Aramco) d’une raffinerie géante ouverte en 2013. Elle a nécessité 12 milliards de dollars d’investissement mais elle est l’une des plus rentables au monde, car le coût de production du baril est de 40 % inférieur à celui d’une raffinerie européenne moyenne.
Au-delà des hydrocarbures, la région est devenue une place importante dans le commerce mondial de marchandises. Le port de Jebel Ali à Dubaï fait partie des dix plus grands ports au monde pour le transport de conteneurs. À Abou Dhabi, à une centaine de kilomètres, le trust CMA CGM est propriétaire à 70 % du port de Khalifa, ouvert en 2024 dans le cadre d’une concession de 35 ans. Il y a quelques mois, CMA CGM a investi 450 millions de dollars dans l’agrandissement du principal port saoudien à Djeddah, sur la mer Rouge. C’est précisément ce port que l’armateur utilise en ce moment pour continuer à livrer les pays du Golfe en contournant le détroit d’Ormuz. À plus long terme, l’importance stratégique du Golfe pour le transport mondial est amenée à s’accroître car elle s’inscrit au cœur du projet de corridor économique entre l’Inde, le Moyen-Orient et l’Europe. Le projet lancé lors d’un sommet du G20 en 2023 est évalué à 500 milliards de dollars d’investissements et il veut concurrencer le projet chinois des « Nouvelles routes de la soie ». Le futur tracé du corridor n’a pas encore déterminé quel sera le port d’entrée des flux en Europe entre Le Pirée, Trieste ou Marseille. Le groupe CMA CGM et l’État français mènent évidemment campagne pour que le choix se porte sur ce dernier port, avec les conséquences profitables que l’on imagine.
Un rayonnement international qui fait les affaires d’Accor et de Vinci
Les monarchies du Golfe sont donc devenues des destinations attractives pour les capitaux français. Les Émirats arabes unis comptent 600 filiales d’entreprises françaises qui emploient 30 000 salariés. La France y serait le quatrième investisseur étranger de capitaux. En 2024, les exportations françaises vers ce pays s’élevaient à 6,5 milliards d’euros, quatre fois plus que celles vers Israël par exemple.
En retour, les familles régnantes du Golfe mettent à la disposition des capitalistes de toute la planète leur immense puissance financière. Les fonds souverains de ces États gèrent chacun plusieurs centaines de milliards de dollars et ils mettent parfois de l’huile dans les rouages financiers des groupes du CAC 40. Le fonds souverain qatari QIA a ainsi pris des participations minoritaires dans Total, Vinci, Veolia et Accor. Depuis quelques mois, un fonds souverain émirati, MGX, finance à hauteur de plusieurs milliards d’euros le projet de construction d’un campus géant dédié à l’intelligence artificielle en région parisienne, aux côtés de Bouygues, de la start-up française Mistral AI et du fabricant américain de puces Nvidia. Les fonds souverains du Golfe sont très loin de « racheter la France » comme le prétendent certains politiciens et journalistes, mais ils mettent quelques-uns de leurs milliards au service de la bourgeoisie française.
Pour mettre un peu d’agrément dans tous ces milliards, l’État français a développé un certain nombre de partenariats culturels avec les monarchies du Golfe. Il existe donc une université Sorbonne Abou Dhabi, une grande école HEC Qatar, et depuis 2017 un musée du Louvre Abou Dhabi qui attire des touristes du monde entier. La frontière entre la culture et les affaires n’étant jamais étanche, le pavillon français à l’exposition universelle de Dubaï, en 2021, permettait au visiteur de découvrir L’Encyclopédie de Diderot et de D’Alembert, de visiter Notre-Dame de Paris en réalité augmentée, avant d’éventuellement rejoindre un salon privatif pour parler gros sous avec les entreprises présentes, parmi lesquelles Renault ou Engie. En Arabie saoudite, une agence française copilote le développement d’un complexe touristique centré sur le site archéologique d’Al Ula, en partenariat avec le Centre Pompidou. Le président de cette agence n’est autre que l’ancien ministre Le Drian, et comme on s’en doute, ce n’est pas la passion de l’archéologie qui l’a mené jusqu’au poste. Le groupe Alstom a décroché le contrat de construction d’un futur tramway pour 500 millions d’euros, tandis que Thales a vendu au gouvernement saoudien un dispositif de sécurisation du site pour 40 millions d’euros. La coopération culturelle est donc surtout un tremplin pour la coopération des carnets de chèques.
Et la coopération dans le domaine sportif obéit aux mêmes règles : un peu de sport, beaucoup de sous. La candidature du Qatar pour l’organisation de la coupe du monde de football en 2022 a été chaudement appuyée par le président Sarkozy en 2010. Des journalistes ont révélé qu’il a organisé à l’époque un déjeuner secret avec l’émir du Qatar et le président de l’UEFA, Platini. Pendant ce déjeuner, ont été évoquées les contreparties financières du soutien de la France à la candidature qatarie : le rachat du PSG mais aussi l’achat de 24 Rafale.
Enfin, le rayonnement touristique mondial de Dubaï, avec 19 millions de visiteurs en 2024, fait les affaires du groupe Accor qui possède plus d’une cinquantaine d’hôtels dans la ville. En attirant les « influenceurs » et les nouveaux riches du monde entier (la seule ville de Dubaï héberge plus de 80 000 millionnaires), les centres commerciaux émiratis représentent un marché porteur pour les géants du luxe LVMH ou Kering. Et bien sûr les innombrables chantiers de stades, routes et autres gratte-ciels font les bonnes affaires du trust Vinci, solidement implanté au Qatar et aux Émirats arabes unis, où il a recours comme les autres à des pratiques esclavagistes ; semaines de 70 heures, confiscation des passeports des ouvriers, distribution parcimonieuse d’eau.
L’impérialisme français défend sa place
Si la région du Golfe ne fait pas partie de la zone d’influence historique de l’impérialisme français comme les anciennes colonies d’Afrique, elle est tout de même le siège de dizaines de milliards de capitaux, de ressources et de parts de marché pour les capitalistes français. C’est pour la sécurité de ces richesses que l’armée française stationne en permanence dans la région à Djibouti et à Abu Dhabi et qu’elle renforce sa présence depuis ces derniers temps.
L’impérialisme n’a que faire de la sécurité des habitants de ces monarchies du Golfe. L’immense majorité d’entre eux sont des travailleurs étrangers pour qui la « sécurité » est un mot creux, même en temps de paix. Ils sont des dizaines de millions, originaires d’Inde, du Bangladesh, du Pakistan ou des Philippines à travailler sur les installations pétrolières, les chantiers du BTP, les ports de conteneurs ou les zones industrielles. Ils enchaînent des journées de travail de 10 à 15 heures par jour, sont entassés dans des baraquements sordides et plusieurs milliers retournent chaque année dans leur pays d’origine dans un cercueil. Ils ne sont pas tués par des drones iraniens mais ils meurent d’épuisement, assassinés par l’exploitation capitaliste. C’est l’existence de ce prolétariat immigré qui est à la source des innombrables richesses de la région.
La propagande expliquant que l’armée française mène dans le Golfe une guerre défensive en solidarité avec des pays amis est mensongère. Non, l’impérialisme français mène une guerre capitaliste, une guerre pour garantir les marchés et les bénéfices des Dassault, Total, CMA CGM… une guerre pour que la bourgeoisie française garde une place avantageuse, celle d’une puissance impérialiste qui, pour être de second rang, est tout aussi assoiffée de profits et de pillages que les autres.
25 mars 2026
1 Cité dans : Caroline Piquet, Les pays du Golfe de la perle à l’économie de la connaissance, Armand Colin, 2013.
2 Cité dans Henry Laurens, Les crises d’Orient, t. 2, Fayard, 2019.
ibid.
Harold Ickes, « We’re running out of oil », American Magazine, janvier 1944.
5 Cité dans : Christian Chesnot et Georges Malbrunot, Qatar les secrets du coffre-fort, Michel Lafon, 2013.
6 Cité dans : Anne Poiret, Mon pays vend des armes, Les Arènes, 2019.
7 Le Monde, « France-Qatar, une amitié pleine de ressource », 11 novembre 2022.